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dimanche 21 décembre 2014

Le petit-poisson de Noël

On pêche encore aujourd'hui en hiver, sur les glaces des rivières Sainte-Anne et Batiscan, le poulamon atlantique aussi appelé petit-poisson des chenaux. Son nom lui vient des chenaux qui sont formés par les îles à l'embouchure de la rivière Saint-Maurice, à Trois-Rivières. Au dix-neuvième siècle, on pêchait le poulamon atlantique à cet endroit pendant la période des fêtes, entre Noël et les Rois. On l'appelait alors le petit-poisson de Noël.

Le poulamon atlantique (Microgradus Tomcod)


En 1895, l'historien Benjamin Sulte nous a décrit cette pêche dans le volume 20 de ses Mélanges historiques :
" L'hiver, c'est un autre spectacle. La neige couvre les îles, les chenaux disparaissent sous une couche de glace. Dans ces lieux désolés, le lièvre et le renard tracent leurs pistes, que le chasseur suivra bientôt d'un oeil attentif. De temps à autre, une voiture passe sur le chemin de la traverse, balisé de petits sapins plantés dans le mol édredon qui recouvre les eaux durcies par l'action de l'hiver.
Mais, durant la semaine qui précède la fête de Noël, tout change, les îles s'animent en quelque sorte ; partout circule une population affairée ; on dresse des cabanages ; la tranche de fer et le godendard entament la glace sur une cinquantaine de points choisis à certaines distances les uns des autres ; le travail se continue jour et nuit jusqu'à ce que des ouvertures soient pratiquées au goût des pêcheurs, car il s'agit de pêcher le fameux petit-poisson de Trois-Rivières !
Chaque trou mesure de douze à quinze pieds de longueur sur cinq de largeur. On y enfonce un long coffre formé de quatre baguettes de bois de frêne revêtues de rêts ; l'un des bouts du coffre est ouvert et placé à l'encontre du poisson qui remonte le courant, et qui entre par masse dans ces appareils ; après quelques minutes d'attente, le pêcheur soulève la gueule du coffre, tire le tout hors de l'eau ; vous voyez alors frétiller sur la glace des centaines de petits êtres qui gèlent, en attendant la poêle à frire. On en prend plus de 40,000 boisseaux chaque hiver, en deux semaines seulement parce que, avant Noël, il n'est pas encore arrivé. et aux Rois, il achève sa course vers le rapide des Forges. Cette manne n'a qu'un temps. "

Pêche au poulamon, Trois-Rivières, Qc, 1890 (Musée McCord)

Déclin du petit-poisson des chenaux


Une dizaine d'années plus tard, Benjamin Sulte ajoutait une note en bas de page :
" Ces lignes étaient écrites en 1895. Depuis lors, les usines de Shawinigan Falls et de Grand-Mère ont pollué les eaux ; le petit-poisson venant de la mer, s'arrête pour frayer à la rivière Champlain et aux battures de Batiscan. Et il ne tardera pas à disparaître tout à fait."
Heureusement, sa prédiction ne s'est pas avérée. S'il a disparu des chenaux de Trois-Rivières, à cause de la pollution de la rivière Saint-Maurice, le petit-poisson de Noël remonte toujours à chaque année les rivières Sainte-Anne et Batiscan. 


mardi 29 avril 2014

Joson et Josette au micro

J'ai trouvé ce carnet de chansons de l'émission Le voyage autour du monde de Joson et Josette chez un brocanteur. 


Publié vers 1936, le livret de 64 pages était commandité par La Compagnie B. Houde Ltée de Québec qui vendait le tabac à cigarette Lasalle et le tabac à pipe Alouette, dont le slogan était : 



Le voyage autour du monde de Joson et Josette a été diffusé de 1930 à 1936 sur les ondes de CKAC (Montréal), CHRC (Québec), CBJ (Chicoutimi), CKCH (Hull), CJBR (Rimouski), CHNC (New Carlisle) et CKRN (Rouyn-Noranda). C'était l'époque de la crise économique, la vraie, pas celle que les médias nous réinventent à chaque année.

Le voyage était une émission de chansons et de textes satiriques écrits par Albéric Bourgeois qui était caricaturiste au journal La Presse. Les voix de Joson et de Josette étaient celles de Fred Barry et Jeanne Maubourg.

Les textes n'étaient pas bien méchants. Les victimes de ces satires légères étaient les politiciens de l'époque : les Libéraux, les dissidents de l'Action libérale nationale, les Conservateurs, devenus Unionistes sous Maurice Duplessis, et les maires de Montréal et de Québec.

Albéric Bourgeois se moquait du projet de nationalisation de l'électricité de Philippe Hamel de l'Action libérale nationale : 



Et de la gourmandise de Maurice Duplessis :



Ce carnet est un des rares documents qui nous restent de cette ancienne émission. Biblothèque et Archives nationales du Québec conserve un fonds Albéric Bourgeois qui contient des textes dactylographiés de l'émission, mais pas d'enregistrement sonore.

samedi 19 avril 2014

Le sirop des enfants

Le sirop des enfants, élaboré par le docteur Émery Coderre dans les années 1840, était encore vendu à la fin du 19e siècle. L'image de cette bouteille provient du site Anciennes bouteilles de médicaments du Québec d'un auteur anonyme qui possède une collection et une connaissance impressionnantes de ces contenants.



J'ai trouvé cette publicité qui vante les mérites du sirop des enfants dans Joliette illustré publié en 1893. Le sirop était certifié par dix-huit médecins dont les noms apparaissent dans l'annonce. Dans la même page, on vante les « Pilules de noix longues composées de McGale » enrobées de sucre.




Émery Coderre (1813-1888) n'était pas un charlatan, mais bien une sommité dans le milieu médical montréalais du XIXe siècle. Le Dictionnaire biographique du Canada lui a consacré cet article qui ne mentionne pas son sirop.


lundi 14 avril 2014

Les imparfaits du subjonctif

Dans La Pointe-du-Lac, publié en 1934 aux Éditions du Bien Public, Alexandre Dugré racontait quelques anecdotes amusantes au sujet de l'abbé René-Pierre Joyer qui a été curé de la paroisse au début du XIXe siècle. L'auteur se moquait de ses manières précieuses. En voici un extrait :
M. Pierre-René Joyer, né à Tours en 1764, ... est à la Pointe-du-Lac de 1817 à 1829, alors qu'il devint aumônier des Ursulines. Celles-ci ont conservé, outre un bon souvenir de M. Joyer, sa correspondance avec Mademoiselle de la Valtrie, octogénaire, où la part faite à l'âme est si grande qu'on y découvre fort peu de données sur la vie d'alors. Il profite des occasions pour envoyer ses lettres : ça coûtait huit sous par enveloppe de Québec à Montréal, et 1.12$ pour Londres, ce qui veut dire qu'on n'écrivait pas souvent en France. Une très grande politesse : « Oserais-je vous prier de présenter mes respects à Madame de la Naudière ... J'ai l'honneur d'être, Mademoiselle, avec une reconnaissance respectueuse, votre très humble et très obéissant serviteur et frère. » .... Même fidélité aux imparfaits du subjonctif : « Le curé désirait que je restasse ... Je serais bien aise que vous priassiez M. Joliet ...


Alexandre Dugré, un Jésuite, était le frère cadet d'Adélard Dugré, lui aussi Jésuite et auteur d'un roman auquel j'ai déjà consacré un billet sur ce blog : La campagne canadienne. L'action de ce roman se déroule justement à la Pointe-du-Lac, paroisse natale de l'auteur, aujourd'hui fusionnée dans la ville de Trois-Rivières.

Voir aussi sur ce blog : Des mendiants à la Pointe-du-Lac

dimanche 23 mars 2014

Portages et routes d'eau en Mauricie

Harry Bernard, Portages et routes d'eau en Haute-Mauricie, Collection "L'Histoire Régionale" no 12 ou 13, Éditions du Bien Public, Les Trois-Rivières, 1953, 237 pages.

Portage et routes d'eau est un recueil de textes écrits par le journaliste, romancier et naturaliste Harry Bernard (1897-1979). Ces vignettes, qui datent de différentes époques et avaient déjà été publiés dans des revues, ont été rassemblées à la demande d'Albert Tessier qui dirigeait la collection L'Histoire Régionale aux Éditions du Bien Public.

La préface du livre commence ainsi : « Il y a en l'homme d'aujourd'hui un primitif qui sommeille. Il lui faut avoir été séparé de la nature pour qu'il l'apprécie


1. Un livre d'occasion un peu défraîchi ...

Je dois dire que ce livre fut d'abord une déception pour moi. J'avais cru, d'après le titre, qu'il traitait des anciennes routes d'eau empruntées par les Amérindiens et les coureurs des bois en Haute-Mauricie. Or, il s'agit plutôt de récits d'excursions effectuées par l'auteur dans la région à la fin des années 1940. Mais ces récits ne manquent pas d'intérêt.

Le travail en forêt

Harry Bernard ne précise pas l'époque de son expérience du travail en forêt, mais certains indices permettent de la situer avant la deuxième guerre mondiale. Dans son texte, on bûche du sapin et de l'épinette que l'on découpe en pitounes (billots de quatre pieds) pour ensuite les acheminer par voie d'eau jusqu'aux usines de pâte et papier de Shawinigan et de Trois-Rivières. Il y a des camions et des automobiles dans les chantiers, mais le cheval est encore utilisé pour sortir les troncs d'arbre de la forêt. Le principal outil du bûcheron est la sciotte  :
« L'outil par excellence est une scie légère, le bucksaw des Anglais, qu'un homme manie d'un bras. Elle affecte la forme d'un arc grossier, dont le manche serait la poignée et la lame, la corde. Les Canadiens-français ont trouvé un nom à cette scie nouvelle. C'est la sciote, et le substantif forme le verbe scioter. Les hommes sciotent du matin au soir à travers le bois. Chaque arbre se coupe à douze pouces du sol. À la hache, le bûcheron entaille le tronc, du côté où il tombera, et la sciote achève la besogne meurtrière. »
Le début de la mécanisation du travail en forêt date des années 1940-1950, ce qui situerait l'expérience de Bernard dans les années 1930 ou au début des années 1940.

Il est intéressant de faire un parallèle avec l'ouvrage de Pierre Dupin intitulé Anciens chantiers du Saint-Maurice et publié dans la même collection L'Histoire régionale (voir La diète des bûcherons et Les portageux sur ce blog). Dupin racontait la vie de chantier vers 1875. Les méthodes de travail et les conditions de vie étaient alors très différentes :
  • Vers 1875, le principal outil du bûcheron était la hache de cognée. Le godendard, une grande scie maniée par deux hommes, servait ensuite à découper le tronc en billots de douze pieds. L'essence recherchée était le pin blanc pour la construction navale.
  • Aussi, on constate que les conditions de vie des bûcherons décrites par Bernard - le logement, l'hygiène et la nourriture - étaient devenues bien meilleures que celles observées quelque soixante ans plus tôt.
En ce qui concerne l'origine sociale et géographique des bûcherons, Bernard mentionne qu'il en vient de partout, mais que les meilleurs sont les cultivateurs et leurs fils qui, « leurs travaux d'automne terminés, montent dans le bois pour gagner l'argent qui permettra de boucler le budget familial. »

 2. Qui se vendait deux dollars en 1953 ... 

Être naturaliste en 1950

L'auteur a effectué plusieurs expéditions en canot d'aluminium sur les routes d'eau de la Haute-Mauricie entre 1948 et 1950 . Lors d'un de ces voyages, le naturaliste déplore la destruction de la faune autour du village amérindien de Weymontachingue : « Ils ont tout détruit, tout tué. Tout se mange et tout se vend et ils n'ont rien épargné. Il n'y a nulle part une piste d'ours, ni une frayure d'orignal, ni une rongure de castor. On ne voit pas une trace de vison, ni de loutre, ni une crotte de rat musqué. »

Le soir, pour se protéger des maringouins et autres moustiques, Bernard et ses compagnons aspergent les parois de leur tente de DDT, un insecticide qui sera plus tard reconnu cancérigène et retiré du commerce : « Nous n'avions pas pris la précaution, ce soir-là, de parfumer au DDT l'entrée et les parois de notre logis, trop rendus à bout que nous étions, ne sachant d'ailleurs à quel endroit précis reposait le vaporisateur. »

Jamais personne ne vit autant de guêpes qu'à l'été 1950 dans les hauts mauriciens : « Vu la rareté de la nourriture normale, amenée par leur multitude ou d'autres raisons, les guêpes étaient carnassières à l'égal des oiseaux rapaces ou des grands fauves. Elles se gorgeaient de sang, de viande, de poisson, selon le cas. C'était un problème que d'apprêter un poisson pour le dîner. On n'avait pas le temps de lever la moitié d'un filet que des douzaines d'insectes se précipitaient sur la chair mise à nu. Elles en détachaient une parcelle et s'envolaient, la tenant entre leurs mandibules

Harry Bernard et ses compagnons avaient la gâchette facile pour des naturalistes. Ils tenaient les ours responsables du déclin de la population d'orignal et les abattaient à vue : « Comme il arrivait au terme de son trajet, il aperçut soudain devant lui, à cinquante pieds, un ours qui furetait ça et là, cherchant à manger et qui ne l'avaient ni vu ni entendu, le vent soufflant dans la direction de l'homme. Pierre ne réfléchit pas longtemps. Il se libéra de son fardeau, mis l'animal en joue et lui logea une balle en plein crâne. »

Comment se débarrasser d'une souris importune : « Une autre, découverte dans une armoire, fut tuée d'une balle qui mit fin à ses déprédations. Caractéristique de l'espèce, elle avait le ventre blanc-crème, des yeux trop grands et de larges oreilles. »

La pêche sportive quand on est pressé : « L'appât toucha l'eau deux fois sans résultats. À la troisième, un brochet se ferra, qui déroula cent-cinquante pieds de corde dans le temps d'un clin d'oeil. Il se fit prier d'abord, pour accepter de nager en direction du canot ... Puis Campeau l'approcha et Scott lui coupa l'enthousiasme batailleur de deux balles de 22. »

Comment faire du feu quand il pleut : « Nous cherchons de vieilles racines, diamètre d'un pouce ou deux, que la pluie ne pénètre qu'en surface. On enlève la partie mouillée et le bois est prêt. C'est là un truc d'Indien. »

3. Un cadeau de Pauline "votre petit rayon de soleil".


dimanche 16 mars 2014

Toussaint Bellemare ou « la nuit tous les chats sont gris »

Modifié le 17 mars 2014

C'est le troisième article que je consacre aux circonstances de la noyade de John Head, le fils du gouverneur général du Canada, en 1859. Celui-ci porte sur Toussaint Bellemare qui a plongé dans l'eau froide de la rivière pour ramener le noyé sur la rive. Il est devenu une célébrité sur le Saint-Maurice. Grand chasseur, nageur et guide de canots, un personnage que l'on ne devine pas en consultant les registres et les recensements.

Le récit de Gérin

Dans Deux voyages sur le Saint-Maurice, publié en 1889, Napoléon Caron racontait que M. Toussaint Bellemare avait repêché le corps du fils du gouverneur général Lord Edmund Head, noyé dans la rivière Saint-Maurice près de la chute de Grand-Mère. Il tenait cette information d'un autre récit de voyage sur le Saint-Maurice publié en 1872 par E. Gérin dans La Revue Canadienne
« À deux lieues au-dessus des Piles nous souhaitons le bonjour, en passant, à Toussaint Bellemare. Toussaint Bellemare est une des célébrités du St. Maurice. Il n'a pas de supérieur comme chasseur, comme nageur ou comme guide de canots. C'est lui qui retira de l'eau le corps du fils du Gouverneur Head lorsque cet infortuné jeune homme se noya à la Grand-Mère. Un sauvage était parvenu à trouver du bout d'une perche l'endroit où il gisait au fond de la rivière, mais c'est Bellemare qui, plongeant hardiment, rapporta sur le rivage le fils du représentant de notre souveraine.
Cette famille de Bellemare est presque toute employée dans le St. Maurice. On en retrouve quelques-uns à la Rivière-au-Rat ; d'autres sont employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson.
»

La nuit tous les chats sont gris

Ce cas illustre bien les limites de la recherche généalogique basée sur l'examen des registres paroissiaux et des recensements. Ces sources ne nous disent rien sur la personnalité des gens. Il faut trouver d'autres documents pour mettre un peu de chair autour de l'os, mais ces autres sources sont rarement disponibles.


Ce que l'on sait de Toussaint Bellemare

Toussaint Bellemare est né à Trois-Rivières en 1813. Il n'était donc plus un jeune homme lorsqu'il a plongé dans le Saint-Maurice pour repêcher le corps de John Walker Head en 1859. Il a épousé Françoise Saint-Laurent le 17 janvier 1839 à Trois-Rivières. À son mariage, il était dit journalier, fils de René Bellemare journalier et de Marguerite Doucet.

Toussaint Bellemare et sa famille ont remonté la rivière Saint-Maurice en suivant les progrès de la colonisation. Au recensement de 1852, le couple et ses cinq enfants résidaient au fief Saint-Étienne situé au nord de Trois-Rivières. Ils y étaient encore en avril 1860.

Au recensement de 1861, on les retrouve dans le sous-district « chantiers » au nord du comté de Champlain (cherchez Belleman dans le recensement). Ce territoire comprenait vraisemblablement les établissements sur le Saint-Maurice au nord de la paroisse de Sainte-Flore. Toussaint est dit cultivateur et la population qui l'entoure est constituée d'hommes de passage : des «foremen», des «labourer» dont la résidence est située en dehors du sous-district, probablement des bûcherons. L'endroit était donc relativement isolé.

Il y avait des cultivateurs parmi les bûcherons pour produire le foin nécessaire à l'alimentation des chevaux utilisés pour sortir les billots de la forêt. Le foin valait une fortune dans les chantiers du Saint-Maurice à cause des coûts de transport élevés. Il était donc rentable de produire localement les graminées fourragères peu exigeantes en matière de sol et de climat.

En 1871, la famille a été recensée, sous le nom de Belmar cette fois-ci, dans un sous-distict du comté de Champlain nommé Mékinac, toujours sur une ferme. Je crois que le « Mékinac » de 1871 correspond grosso modo au sous-district « Chantiers » de 1861. René Bellemare, le père de Toussaint âgé de 90 ans habite avec eux. Il y a deux autres couples mariés sous ce toit : leurs fils Pierre et René ont des épouses mais pas d'enfants. Trois filles célibataires : Marie (29 ans), Élise (19 ans) et Augustine (12 ans). Françoise Saint-Laurent, épouse de Toussaint Bellemare a eu son dernier enfant à l'âge de 46 ans.

Le lieu-dit La Pêche

En novembre 1870, Toussaint Bellemare a présenté une pétition au parlement de Québec. J'ignore le sujet de cette pétition, mais le recueil des Journaux de l'Assemblée nationale (volume 4) indique que Bellemare était de l'endroit appelé "La Pêche" sur la rivière Saint-Maurice.

Toussaint Bellemare est décédé le 11 juillet 1876. Ses funérailles ont eu lieu à Sainte-Flore, paroisse voisine des Piles. L'officiant a noté dans le registre que Toussaint était mort à la Pêche, Rivière Saint-Maurice à l'âge de soixante et onze ans.


Il est décédé, non pas alors qu'il pêchait sur le Saint-Maurice comme certains l'ont cru, mais plutôt en un lieu-dit La Pêche sur le Saint-Maurice. Par ailleurs, le curé de Sainte-Flore l'a vieilli de huit ans. Né en 1813, Toussaint avait 63 ans et non pas 71 lors de son décès.

Tout porte à croire que ce lieu-dit La Pêche était situé à l'embouchure de la Rivière à la Pêche sur le Saint-Maurice. C'est probablement à cet endroit que Gérin a visité Toussaint Bellemare vers 1871, deux lieues (environ dix kilomètres) au-dessus des Piles. L'étiquette Sur le Saint-Maurice pouvait signifier qu'il n'y avait par d'autre route que la rivière pour s'y rendre.

On trouve au nord de Saint-Jean-des-Piles, sur la rive Ouest du Saint-Maurice, l'embouchure de la rivière à la Pêche qui prend sa source dans le lac du même nom. Les résidents de cet endroit ont été expropriés lors de la création du Parc national de la Mauricie en 1970. Cette carte du parc montre le secteur de la rivière à la Pêche dans l'encadré en haut à droite.

Carte du secteur Rivière-à-la-Pêche du Parc national de la Mauricie


À la fin du XIXe siècle, les colons installés à cet endroit et plus haut sur les deux rives du Saint-Maurice étaient rattachés à la mission de Mékinac, un mot algonquin qui signifie tortue. Sur son site web, la municipalité de Saint-Roch de Mékinac présente un bref historique qui comporte le passage suivant :
« La prise de possession des terres progressa très lentement. Les colons peu nombreux s’étaient éparpillés à partir de la Pointe-à-la-Mine jusqu’à Rivière Mattawin sur la rive est, et la rive ouest à partir de la rivière La Pêche jusqu’en face du lac Caribou. »



Merci à André Hamel qui m'a beaucoup aidé dans cette recherche.

Note : Il n'y a pas de lien de parenté proche entre Toussaint Bellemare et le coloré ministre de l'Union Nationale Maurice Bellemare, qui fut conseiller municipal à Saint-Jean-des-Piles après son retrait de la politique provinciale.

vendredi 14 mars 2014

La noyade de John Head d'après Napoléon Caron

Nous avons vu dans un article précédent que John Walker, le fils du gouverneur général du Canada, lord Edmund Walker Head, s'est noyé dans la rivière Saint-Maurice, près des chutes de Grand-Mère, en septembre 1859.

Le rocher de la Grand-Mère au milieu de la chute vers 1900.

Dans son récit intitulé Deux voyages sur le Saint-Maurice, publié en 1889, Napoléon Caron raconte les circonstances de cet accident. Précisons que Caron n'a pas assisté aux événements. Il s'est inspiré de ce qu'en disaient les gens du coin trente ans plus tard. On sent bien en lisant sa description que l'auteur n'appréciait pas Lord Head et cherchait à le ridiculiser. Voici donc un extrait du récit de Napoléon Caron :
« Sir Edmund Head, qui gouverna les provinces unies du Canada depuis 1854 jusqu'en 1860, avait voulu se donner le plaisir délicat d'un voyage sur le Saint-Maurice. Il partit donc de Trois-Rivières en grand équipage et s'avança d'un poste à l'autre au milieu d'une société brillante et de démonstrations extraordinaires. En face de la chute de Shawinigan, dans un endroit qu'on avait défriché tout exprès, il prit un repas qui est demeuré célèbre sur le bord du Saint-Maurice. Il se rendit ensuite à la Grand-Mère, et là il vit les nageurs les plus habiles faire de grande prouesses pour le récréer er récréer aussi les gens de sa suite. Le gouverneur prenait un grand plaisir à ces jeux, et il exprima le désir de voir son propre fils y prendre part. Le jeune homme ne se fit pas prier : il se jeta à la nage et parut de force à lutter avec les plus habiles. Il disparut bientôt sous les flots mais on crut qu'il voulait montrer ses habilité de plongeur. On attend, on regarde ; le jeune homme ne parait pas. Enfin, il est évident qu'un malheur est arrivé. Quelle stupeur ! quelle désolation !
Un sauvage toucha le corps du pauvre noyé avec une perche, et M. Toussaint Bellemare alla le chercher au fond de l'eau et le traîna au rivage.
Si ce jeune homme eut appartenu aux rudes habitants du Saint-Maurice, ils l'eussent roulé sans respect et sans miséricorde, pour lui faire vomis l'eau qu'il avaient bue et peut-être fut-il revenu à la vie. Mais c'était le fils du gouverneur : il fut déposé douillettement sur de molles couvertures de laine et il resta plongé dans la mort, car les larmes de son père ne pouvaient le ressusciter.
Sir Edmund Head s'en retourna, dans un grand deuil, avec la dépouille inanimée de son fils. Les scènes joyeuses ont souvent un funeste lendemain.
Il sembla garder rancune au Canada de ce malheur terrible et il quitta notre pays si hospitalier sans aucune espèce de regret.
De leur côté, les Canadiens-français n'ont gardé de ce gouverneur qu'un souvenir désagréable : ils ont compati à sa douleur de père, mais ils n'ont jamais pardonné au représentant de leur souveraine de leur avoir appliqué le titre infamant de race inférieure. Il y a des écarts de langage que le représentant d'un grand pays comme l'Angleterre ne peut se permettre impunément.
»
En marge de son récit, Caron a ajouté les précisions suivantes :
« L'accident survint le 24 septembre 1859. Le gouverneur général avait accepté l'invitation du maire de Trois-Rivières, Joseph-Édouard Turcotte. Le jeune homme, John Head, avait 19 ans. »

Merci à André Hamel qui m'a signalé ce passage de Deux voyages sur le Saint-Maurice.

vendredi 28 février 2014

Collection L'histoire Régionale (1945-1959)

À l'initiative et sous la coordination d'Albert Tessier, Les Éditions du Bien Public de Trois-Rivières ont publié, au début des années 1950, une collection consacrée à l'histoire régionale de la Mauricie. À ma connaissance, aucune autre région du Québec n'a été aussi étudiée à cette époque.



J'ai compté vingt-un titres publiés entre 1945 et 1959. la plupart entre 1950 et 1955. La numérotation des titres de la collection est erratique : il y a eu deux numéros 11, deux numéros 12 et deux numéros 20. Ces erreurs sont peut-être dues à des changements dans la séquence de publication. J'ai remis les numéros en ordre dans la liste qui apparaît plus bas. 

L'intérêt de ces études est inégal. Certaines ont plutôt mal traversé le temps ; les discussions sur les mérites des instituts domestiques, surnommées écoles du bonheur, n'intéressent plus grand monde aujourd'hui. D'autres sont demeurées des références, notamment celle de Marcel Trudel sur le régime militaire dans le gouvernement des Trois-Rivières. On trouve dans L'Apostolat missionnaire en Mauricie et dans Anciens chantiers du Saint-Maurice, pour n'en nommer que deux, des témoignages précieux sur les Amérindiens et les bûcherons de la Haute-Mauricie. Enfin, quelques-unes de ces études ont été reprises par d'autres maison d'édition. Ainsi, Les Éditions du Boréal Express, dirigées par le trifluvien Denis Vaugeois, ont réédité Les forges Saint-Maurice d'Albert Tessier en 1974.

Certains titres ont déjà été présentés sur ce blog. Le cas échéant, j'ai ajouté un lien vers l'article en question.  Je prévois en présenter d'autres bientôt.

Voici la liste des titres parus aux Éditions du Bien Public dans la collection L'histoire Régionale

1 1945 Douville Raymond Les premiers seigneurs et colons de Sainte-Anne-de-la-Pérade
2 1947 Biron Hervé Grandeurs et misères de l'église trifluvienne
3 1950 Blanchard Raoul La Mauricie
4 1950 Houyoux Joseph Routes canadiennes '49
5 1950 Houyoux Joseph Écoles de bonheur
6 1950 Tessier Albert Le miracle du curé Chamberland
7 1951 Thériault Charles-Yvon L'apostolat missionnaire en Mauricie
8 1952 Trudel Marcel Le régime militaire dans le gouvernement des Trois-Rivières
9 1952 Houyoux Joseph Pour ou contre les Écoles de Bonheur
10 1952 Tessier Albert Les forges Saint-Maurice (1729-1883)
11 1952 Boucher Thomas Mauricie d'autrefois
12 1952 Houyoux Joseph Le vrai visage des Écoles de Bonheur
13 1953 Bernard Harry Portages et routes d'eau en Haute-Mauricie
14 1953 Dupin Pierre Anciens chantiers du Saint-Maurice
15 1954 Thériault Charles-Yvon Trois-Rivières, ville de reflets
16 1954 Boucher Thomas Contes et légendes des Vieilles Forges
17 1955 Panneton Georges Chronique mariales trifluvienne
18 1955 Douville Raymond Visages du vieux Trois-Rivières
19 1955 Durand Louis Delavoie Paresseux, ignorants, arriérés
20 1956 Tessier Albert Jean Crête et la Mauricie
21 1959 Durand Louis Delavoie Laborieux, diligents, débrouillards

jeudi 31 octobre 2013

Thérèse Gélinas ou comment fabriquer une sainte

En 1925, la canonisation de Thérèse de Lisieux (1873-1897) a créé un précédent dans l'Église catholique : une jeune personne pouvait aspirer à la sainteté sans avoir accompli de grandes actions, simplement par la prière et l'obéissance à Dieu. Cette nouvelle théologie dite de La petite voie a suscité une vague d'imitations de la vie de Thérèse de Lisieux.

La « Thérèse de Lisieux » de Trois-Rivières s'appelait Thérèse Gélinas (1925-1934). Son histoire a été racontée par le père Eugène Nadeau O.M.I. qui a écrit plusieurs biographies de religieux. Elle a été publiée par l'Oeuvre Thérèse Gélinas à Trois-Rivières en 1936, soit à peine deux ans après le décès de la fillette, morte d'une hémorragie cérébrale à l'âge de neuf ans.



Becquer le petit Jésus

Les parents de Thérèse, sa mère surtout, l'ont conditionnée très jeune à agir comme son modèle : « ils veulent que leur Thérèse dise sa foi dès le berceau, et cherchent à introduire du divin jusque dans ses premiers gestes et ses premiers bégaiements ... À dix mois : bébé sait tracer seul avec sa menotte le signe de la croix pendant que maman dit les mots...  Elle ne marchait pas encore que, déjà, se mettre à genoux lui était familier... À deux ans : des Jésus elle en voit partout : dans les médailles qu'elle porte à son cou bien en évidence et qu'elle baise au moins dix fois par jour, appelant ça « becquer le petit Jésus »... À trois ans, Thérèse récite le chapelet à la perfection. »




Jésus n'aimera pas Thérèse

Son comportement change un peu à l'extérieur de la maison : « Elle préfère à tout autre milieu l'isolement du sanctuaire familial. Elle n'aime guère prier avec d'autres que ses parents...Un jour, après la grand'messe, Thérèse, bousculée par la foule, a fait sa génuflexion le dos tourné à l'autel. Sa mère, pour éviter de la gêner, fait mine de ne pas s'en apercevoir, mais une fois à la maison lui fait remarquer : « Tu as fait ta génuflexion le dos tourné au petit Jésus, le petit Jésus n'aimera pas Thérèse. » ... « Quand ils n'écoutent pas leur maman, le petit Jésus n'aime pas les petits enfants.»  


Des miracles ?

L'organisation nommée Oeuvre de Thérèse Gélinas a été constituée pour mousser son dossier de canonisation, notamment en distribuant dans les écoles sa biographie et des images pieuses la représentant. Pour être canonisée, une personne doit non seulement avoir mené une vie exemplaire, mais aussi avoir réalisé au moins deux miracles. Or, l'Oeuvre de Thérèse Gélinas n'avait pas grand chose à offrir comme miracle. L'auteur, Eugène Nadeau, rapporte des témoignages de faveurs attribuées à l'intercession de l'enfant, mais rien qui s'approche d'un véritable miracle. Ainsi, il raconte cette anecdote au sujet d'une pièce de 25 sous :


Thérèse Gélinas a été baptisée le 19 mai 1925 à la cathédrale de l'Immaculée-Conception à Trois-Rivières. Elle était l'unique enfant d'Armand Gélinas et de  Marie-Flore Dubé. Après son décès, le  8 décembre 1934, un millier de personnes auraient défilé devant sa dépouille en chambre mortuaire. On n'entend plus parler d'elle aujourd'hui.

mardi 15 octobre 2013

Les contes de Maman Fonfon

Maman Fonfon a été l'une des toutes premières émissions jeunesse à la télé de Radio-Canada. Elle a été diffusée de 1955 à 1962, à une époque où les téléviseurs commençaient seulement à entrer dans les foyers québécois. Maman Fonfon est donc moins connue des enfants de l'après-guerre que d'autres émissions jeunesse qui ont été diffusées quelques années plus tard, comme Bobino (1957-1985) ou La Boîte à Surprise (1956-1972). Il n'y a jamais eu de reprise de Maman Fonfon, contrairement à Pépinot (1954-1957) que l'on a revu jusqu'au début des années 70.

Je n'ai aucun souvenir précis de l'émission, sinon de la chanson thème «Ainsi font font font les petites mains adroites» qui était dérivée d'une vieille chanson enfantine composée au 15e siècle : «Ainsi font font font les petites marionnettes». J'ai trouvé sur Youtube cet extrait d'une émission de 1957 dont le sujet était la fêtes des Rois :


L'interprète Claudine Vallerand (1908-2001) était âgée d'environ cinquante ans. Sa façon de chanter était ancienne. Elle avait un style autoritaire avec sa baguette de maîtresse d'école et ses reproches aux fonfons et aux fonfonettes. À ses débuts, Bobino avait un peu la même approche à l'égard des tout-petits.

Maman Fonfon a eu ses produits dérivés : des disques et des contes publiés chez Fides. La collection Contes de Maman Fonfon regroupait 19 brochures de 16 pages chacune, avec des illustrations en couleurs d'Hubert Blais, le réalisateur de l'émission. La date de l'édition n'apparaît pas, mais je crois que la plupart des contes, sinon tous, ont été publiés en 1962, la dernière année de l'émission télévisée. Il y en a de très simples, pour les petits, et d'autres plutôt compliqués. En voici quelques-uns :

Le serin Volage

La petite Sylvie est triste quand les oiseaux migrateurs repartent vers le Sud. Son papa qui est marin lui ramène des îles Canaries un serin nommé Volage.

Source : Le Flâneur


Le Violoneux

À la mort de son père, Joseph n'a reçu pour tout héritage qu'un violon. Mais il en joue pour la joie et tout lui vient par surcroît.

Source : Le Flâneur


Le médaillon de Lucia

C'est l'automne. Lucia la petite Italienne doit apporter une feuille d'érable à l'école, mais ne sait pas l'identifier. Josée et Michel l'aident et Lucia gagne un médaillon pour avoir trouvé la plus belle feuille.

Source : Le Flâneur


Le Bonhomme Comme-ci Comme ça

Fonfon et Fonfonnette font un bonhomme de neige avec l'aide de leur chien Miki et des animaux de la forêt : Presto le lièvre, Fino le renard et Majesto l'orignal. Mais le printemps fait fondre le bonhomme qui promet de revenir l'hiver suivant et de passer toute la saison avec eux.

Source : Le Flâneur

Selon Jacques Michon, dans Fides la grande aventure, la collection aurait regroupé dix-neuf titres. Pour ma part, je n'en ai trouvé que dix-huit :

Au Pays des Va-nu-Pieds
La guerre du lion et de la girafe
La Pomme de Nathalie
Le Bonhomme Comme-ci Comme-ça
Le Médaillon de Lucia
Le Pommier tortillé
Le Rêve de Doudou
Le Serin Volage
Le Violoneux
Les Animaux fantastiques
Miki et les arbres
Miki fait les sucres
Monsieur Trop et Monsieur Peu
Pablo et la neige
Qui donc est perdu?
Reviens Printemps
Soleil de son cœur
Souricette et Cribiche


mercredi 2 octobre 2013

Les chasseurs blancs

À l'origine du métissage des Algonquins Têtes-de-boule de la Haute-Mauricie. des coureurs des bois, employés des comptoirs de traite des fourrures, ont adopté le mode de vie des Amérindiens, partagé leurs territoires de chasse et intégré leur communauté. Ce sont les ancêtres blancs des familles autochtones Bellemare, Boucher, Dubé et Flamand, notamment.

L'apport génétique de ces chasseurs blancs a été déterminant parce que la population amérindienne de la Haute-Mauricie, décimée par les maladies et les famines, ne comptait vers 1830 que quelques dizaines de familles.

J'ai déjà présenté sur ce blog quelques articles sur des descendants de ces chasseurs blancs :

Dans Ma hache, ma femme et mon couteau croche, publié en 1977, l'anthropologue Norman Clermont raconte l'histoire de la population de Weymontachie en Haute-Mauricie et ses relations avec les postes de traite des compagnies du Nord-Ouest et de la Baie-d'Hudson. Il situe le territoire d'origine de ces Algonquins Têtes-de-boule au nord du Lac Supérieur. Ils ont occupé les territoires de chasse des Attikamekws (Poissons blancs) en Haute-Mauricie après l'extermination de ces derniers par les Iroquois à la fin du XVIIe siècle.

Clermont traite, à la page 90, de l'intégration des chasseurs blancs dans la population autochtone de Weymontachie :

Source: Norman Clermont, Ma femme, ma hache et mon couteau croche : deux siècles d'histoire à Weymontachie, Série Cultures Amérindiennes, Ministère des Affaire culturelles, 1977.

jeudi 12 septembre 2013

La fureur des Abénakises

Dans nos anciens manuels d'histoire du Canada, les méchants étaient toujours les Iroquois, ces «cruels et perfides» alliés des Anglais. On aimait les détester pour les raids qu'ils effectuaient dans la vallée du Saint-Laurent au cours desquels de nombreux colons ont été tués, mais c'était la guerre et il y a eu des morts des deux côtés.

Pour les Anglais de la Nouvelle-Angleterre, les méchants étaient plutôt les Hurons et les peuples de la famille algonquienne alliés aux Français. Les Anglais détestaient particulièrement, semble-t-il, les Abénakis dont le territoire chevauchait la frontière entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre. L'Abénakis était l'Iroquois de l'Anglais - on est toujours l'Iroquois de quelqu'un chantait Sylvain Lelièvre.

Dans Apostolat missionnaire en Mauricie, publié aux Éditions du Bien public en 1952, l'auteur Yvon Therriault raconte l'attaque de la mission abénakise de Saint-François-du-Lac par un détachement américain lors de la guerre de conquête.


Le 13 septembre 1759, le général anglais Amherst donnait ses instructions au major Rogers qui commandait ce détachement de 200 Américains. Il lui ordonnait de tuer tous les guerriers abénakis, mais d'épargner les femmes et les enfants. Yvon Therriault présente une traduction de cette lettre de Amherst à Rogers (page 155) :


Suivant les instructions, le détachement du major Rogers a brûlé le village et tué une trentaine d'hommes. La plupart des guerriers abénakis étaient alors absents, engagés dans les rangs de  l'armée française.

Selon Therriault, qui cite un document des archives coloniales de l'État de New York, les hommes de Rogers ont ensuite été rattrapés par les Abénakis et les soldats français lancés à leurs trousses : « Une quarantaine furent mis à mort, dont une dizaine au camp même de Saint-François-du-Lac. On affirme que la fureur des femmes abénakises ne connut aucune pitié pour les dix prisonniers qu'on leur livra. »

mercredi 7 août 2013

L'épluchette

L'épluchette de blé d'Inde est une tradition qui nous viendrait des Amérindiens. Autrefois, à la campagne, les parents, les voisins, les amis se réunissaient au mois d'août dans une grange pour éplucher le maïs. Un des épis contenait un pigment rouge. Celui ou celle qui le trouvait embrassait la personne de son choix. Ce pouvait être une occasion de déclarer son amour.

La chanson L'épluchette a été composée par Albert Larieu. Elle a été enregistrée sur 78 tours par Simone Quesnel, contralto, et Albert Viau, baryton, sur étiquette Bluebird vers 1941. Vous pouvez l'écouter sur le site des enregistrements sonores de BANQ.

J'ai trouvé les paroles et la partition de cette chanson dans le premier cahier de La Bonne chanson publié en 1938. L'image au bas de la page est une gravure de 1917 d'Edmond Joseph Massicotte intitulée Une épluchette de blé d'Inde.


samedi 27 juillet 2013

La part sèche

Jean-Louis Lessard, La part sèche, Le lézard amureux, 2013.

Jean-Louis Lessard a publié un premier recueil de poésie intitulé La part sèche chez Les éditions Le lézard amoureux. Le flâneur que je suis aime beaucoup le nom de cet éditeur qui inspire la paresse et le bonheur. J'ai aussi aimé la poésie intimiste de Lessard dont le thème central me semble être le vieillissement.


L'inspiration vient de la nature, pas des grands paysages, mais plutôt de l'environnement immédiat, des champs, du jardin, des saisons, de la vieille maison, des oiseaux. L'auteur vit à la campagne. Le viréo du poème qui suit, un de mes préférés, est un petit oiseau forestier dont le chant est répétitif :

viréo de nuit
viréo de lune
tes cinq notes
toujours les mêmes

qui prendra la relève
la part belle
du petit matin
d'avant les hommes

ce monde affrété
qui s'offre aux passants
n'est plus pour toi

sois sage
viréo mon frère
quand l'aube viendra
il sera toujours temps
de prendre pied dans la lumière

Jean-Louis Lessard est un membre émérite de la communauté des blogueurs. Professeur de littérature à la retraite, il publié sur Laurentiana des revues d'oeuvres littéraires québécoises. Je crois qu'il a déjà couvert, depuis novembre 2006, plus de 400 livres québécois, anciens pour la plupart. Comme tous ses lecteurs, je souhaite qu'il continue dans cette veine. Il doit bien lui rester quelques centaines d'oeuvres à nous faire connaître.

lundi 22 juillet 2013

L'origine de La Bonne Chanson

Pour la plupart des gens, La Bonne Chanson est un petit recueil des 100 plus belles chansons de l'abbé Gadbois que l'on retrouvait autrefois dans toutes les bonnes familles canadiennes-françaises. Ce recueil a été réédité à maintes reprises depuis les années 1940. On en trouve encore dans les librairies une édition qui date de 1982.

Une édition récente (1982)


L'abbé Gadbois n'a pas inventé le concept de La Bonne Chanson qu'il a diffusé au Canada français à compter de 1937. Il existait déjà en France depuis 1900 une revue portant ce titre qui était publiée par le régionaliste breton Thédore Botrel.

En diffusant au Québec des chansons puisées essentiellement dans le répertoire français traditionnel, Gadbois poursuivait les mêmes objectifs que Botrel : promouvoir la chanson française face à l'invasion de la musique américaine et détourner les fidèles des oeuvres modernes jugées malsaines. Comme le soulignait si justement Jean-Nicolas de Surmont, l'on ne retrouve pas dans La Bonne Chanson la Valentine chantée par Maurice Chevalier dans les années folles :
Elle avait des tout petits petons, Valentine, Valentine
Elle avait des tout petits tétons
Que je tâtais à tâtons, Ton ton tontaine
Elle avait un tout petit menton, Valentine, Valentine
Outre ses petits petons ses petits tétons son petit menton
Elle était frisée comme un mouton

Gadbois voulait donc promouvoir la chanson française mais pas n'importe laquelle. Les considérations morales l'emportaient toujours sur la mission culturelle. Il pouvait aller jusqu'à altérer les paroles des chants traditionnels pour les rendre conformes à sa conception des bonnes moeurs. Le folkloriste québécois Marius Barbeau lui en a d'ailleurs fait le reproche.

Marius Barbeau en 1942 (Wikipédia)

La Bonne Chanson, sous forme de feuillets de musique, était d'abord destinée aux élèves du Séminaire de Saint-Hyacinthe où l'abbé Gadbois enseignait. Puis, il les a regroupés, en 1938, dans des cahiers de cinquante chansons chacun qui ont été vendus comme livres de l'élève dans les écoles du Québec, de l'Acadie et de la Nouvelle-Angleterre. C'est donc l'appui du réseau de l'éducation, alors contrôlé par le clergé catholique, qui a permis la première grande diffusion de La Bonne Chanson. À partir de là, l'oeuvre de Gadbois est devenue une véritable industrie avec des disques, une station de radio (CJMS pour Canada Je me souviens), des recueils de chansons de Noël et autres produits dérivés.

Voir à ce sujet :
-Jean-Nicolas De Surmont, Les conditions de production et de circulation de l'oeuvre de La Bonne Chanson de Charles-Émile Gadbois, Les cahiers de l'Association pour l'avancement de la recherche en musique au Québec, no 16, p65-78.
- La thèse de maîtrise d'Helégouarch Solenn intitulée De la Bretagne au Québec : le succès de Théodore Botrel (1868-1935), chansonnier breton. Université de Montréal, 2010.
- Une exposition virtuelle du Centre d'archive de Saint-Hyacinthe sur La Bonne Chanson.

Voir aussi sur ce blog : C'est l'aviron.

vendredi 5 juillet 2013

Des îles dans le lac et des lacs dans l'île

Arthur Buies, Le chemin de fer du Lac Saint-Jean, Léger Brousseau Imprimeur-Éditeur, Québec, 1895.

Arthur Buies, qui fut le secrétaire du célèbre curé Labelle, a raconté dans ce livre la construction du chemin de fer du Lac Saint-Jean qui traversait la Haute-Mauricie. Buies avait un parti pris évident pour le chemin de fer qu'il associait au progrès de la colonisation, une oeuvre chère à son patron. Par ailleurs, il croyait aux vertus du progrès technologique et aux bienfaits de l'ouverture des marchés. C'était une époque, la fin du 19e siècle, où l'on avait foi en l'avenir.



Ce qui m'a particulièrement intéressé dans cet ouvrage, c'est la description des territoires traversés par le chemin de fer. Par exemple, en Haute-Mauricie, au nord du bassin de la rivière Batiscan, se trouvent le Lac Édouard et l'Île du Lac Édouard (page 55). Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'île n'est pas située dans le lac, mais plus au sud entre deux rivières qui prennent leur source dans le Lac Édouard. 

Arthur Buies nous explique que s'il y a des îles dans le lac, il y a aussi des lacs dans l'Île :
« Au milieu du lac se trouve l'île Belisle, d'une longueur de deux milles environ, ainsi que d'autres petits îlots ; mais si le lac lui-même contient des îles, en revanche, l'île du lac renferme à son tour d'autres lacs tels que le lac Rognon, le lac Long, le lac du Centre ..., tous renommés pour l'abondance et la taille de leurs truites. »
La municipalité du Lac Édouard s'est constituée autour d'un sanatorium qui était en opération au début du vingtième siècle. Elle fait aujourd'hui partie de la ville de La Tuque.

mardi 25 juin 2013

La vision de Jeanne Baillargeon

Les religieux ajoutaient parfois des détails surnaturels à leurs discours ou à leurs récits. Ces enjolivements, ces mensonges pieux, avaient une fonction pédagogique : édifier le fidèle, l'encourager à la piété ou à la vertu. C'est ainsi qu'un événement historique prenait forme de légende sous la plume d'un personne bien intentionnée mais peu soucieuse de l'exactitude des faits. C'était encore pratique courante au début du vingtième siècle, comme en témoignent nos anciens manuels d'histoire du Canada de niveau primaire.

Marie Guyard, une Ursuline de Québec, mieux connue sous le nom de Mère Marie de l'Incarnation, a écrit des centaines de lettres. Sa correspondance est considérée comme la deuxième source d'informations la plus abondante sur les débuts de l'histoire de la Nouvelle-France, après les Relations des Jésuites. Elle à été béatifiée par le pape Jean-Paul II, le 22 juin 1980.


Marie Guyart 1599-1672 (source Wikipedia)
Dans une lettre aux Ursulines de Tours en France, écrite vers 1668, Marie de l'Incarnation racontait à sa façon l'histoire de Jeanne Baillargeon, une enfant française enlevée par les Iroquois et libérée par le Marquis de Tracy. Un extrait de cette lettre a été reproduit par Cyprien Tangay dans À travers les registres publié deux siècles plus tard, en 1886 :
« Elle fut emmenée dans leur pays où elle demeura près de neuf ans ! Elle se plût tellement aux coutumes de ces sauvages qu'elle était résolue de passer avec eux le reste de sa vie. M. de Tracy ayant obligé cette nation de rendre tous les Français qu'ils tenaient captifs, elle se retira dans les bois de crainte de retourner en son pays. Lorsqu'elle se croyait en assurance, une religieuse lui apparût et la menaça de la châtier si elle ne retournait pas avec les Français. La crainte la fit sortir du bois et se joindre aux autres captifs que l'on mettait en liberté. À son retour, M. de Tracy lui donna cinquante écus pour se marier ; mais il voulut qu'elle fut premièrement mise aux Ursulines pour reprendre l'esprit du christianisme, qui s'était fort affaibli parmi les Iroquois. Quand elle vit le tableau de la mère Marie de Saint-Joseph, elle s'écria : Ah, c'est celle-là qui m'a parlé, et elle avait le même habit.»
Mère Marie de Saint-Joseph était l'une des compagnes ursulines de Marie de l'incarnation, venues fonder le couvent de Québec en 1639. Elles étaient toutes deux originaires du couvent de Tours en France. Marie de Saint-Joseph est décédée à Québec en 1652, soit seize ans avant la lettre de 1668. Marie de l'Incarnation, qui avait beaucoup d'affection pour elle, a fait plusieurs fois son éloge dans sa correspondance. Selon le récit de 1668, cette compagne défunte serait donc revenue sur terre pour convaincre une jeune fille captive de retourner chez les siens.

Qui était cette Jeanne Baillargeon enlevée par les Iroquois ? Nous verrons dans un prochain message qu'il existe deux théories à ce sujet.


Note : Curieusement, cette missive de 1668 citée par Cyprien Tangay ne se retrouve pas dans les Lettres de la vénérable Marie de l'Incarnation publiées à Paris (sans date). Ces lettres ont fait l'objet de plusieurs rééditions et la plupart des originaux sont aujourd'hui disparus.

lundi 20 mai 2013

Le Jeune et la fumée

La plus ancienne et peut-être la meilleure description du mode de vie ancestral des peuples Algonquiens est un récit du Père Le Jeune publié dans Les Relations des Jésuites de l'année 1636. Paul Le Jeune a participé à une expédition de chasse hivernale des Montagnais (Innus) pour apprendre leur langue et aussi tenter de les convertir. Ces Amérindiens, de la grande famille des Algonquiens, habitaient normalement la Côte-Nord et le Saguenay, mais faisaient parfois des expéditions de chasse sur la rive Sud du fleuve Saint-Laurent. Pendant l'hiver 1633-1634, Le Jeune a suivi dans cette région un groupe d'une quinzaine de Montagnais et partagé leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs.

Paul Le Jeune (1591-1664)

Pour un Européen habitué à un certain confort, Le Jeune s'accommode plutôt bien du mode de vie des Amérindiens, de leurs longs déplacements à pied, en raquettes ou en canoe, et même d'un épisode de famine quand le gibier est venu à manquer. Ce qui le dérange le plus, c'est la promiscuité et l'inconfort des habitations temporaires, mi-igloos, mi wigwams. que les Montagnais construisaient dans la neige à chaque étape du voyage.

Son récit est présenté comme un des premiers textes littéraires écrits au Canada dans l'Histoire de la littérature canadienne-française par les textes de Bessette, Geslin et Parent, publié en 1968.



Dans un passage du récit, intitulé Chez les Sauvages, Le Jeune raconte comment étaient construits les abris d'hiver des Montagnais. Il décrit aussi les conditions de vie difficiles dans ces wigwams enfouis dans la neige, le pire étant la fumée qui emplissait l'habitacle. On peut facilement imaginer les conséquences néfastes de l'inhalation continuelle de cette fumée sur l'état de santé des peuples algonquiens. Voici un extrait du passage en question :
« Figurez-vous donc un grand rond ou un carré dans la neige, haute de deux, de trois ou de quatre pieds, selon les temps ou les lieux où on cabane. Cette profondeur nous faisait une muraille blanche, qui nous environnait de tous côtés, excepté par l'endroit où on la fendait pour faire la porte. La charpente apportée, qui consiste en quelque vingt ou trente perches, plus ou moins selon la grandeur de la cabane, on la plante, non sur la terre, mais sur le haut de la neige; puis on jette, sur ces perches, qui s'approchent un petit par en haut, deux ou trois rouleaux d'écorce cousus ensemble, commençant par le bas; et voilà la maison faite. On couvre la terre, comme aussi cette muraille de neige qui règne tout à l'entour de la cabane, de petites branches de pin et, pour dernière perfection, on attache une méchante peau à deux perches pour servir de porte, dont les jambages sont la neige même.

Voyons maintenant en détail toutes les commodités de ce beau Louvre.

Vous ne sauriez demeurer debout dans cette maison, tant pour sa bassesse que pour la fumée qui suffoquerait, et par conséquent il faut toujours être couché ou assis sur la plate terre; c'est la posture ordinaire des sauvages. De sortir dehors, le froid, la neige, le danger de s'égarer dans ces grands bois, vous font rentrer plus vite que le vent et vous tiennent en prison dans un cachot qui n'a ni clef ni serrure.

Ce cachot, outre la posture fâcheuse qu'il faut tenir sur un lit de terre, a quatre grandes incommodités; le froid, le chaud, la fumée et les chiens.

... Or, je dirai néanmoins que ni le froid ni le chaud n'ont rien d'intolérable et qu'on trouve quelque remède à ces deux maux. Mais pour la fumée, je vous confesse que c'est un martyre. Elle me tuait, et me faisait pleurer incessamment sans que j'eusse ni douleur ni tristesse dans le coeur. Elle nous terrassait parfois tous tant que nous étions dans la cabane, c'est-à-dire qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer. Car, encore que les sauvages soient accoutumés à ce tourment, si est-ce que parfois il redoublait avec une telle violence qu'ils étaient contraints aussi bien que moi de se coucher sur le ventre, et de manger quasi la terre pour ne point boire la fumée. J'ai quelquefois demeuré plusieurs heures en cette situation. notamment dans les plus grands froids, et lorsqu'il neigeait. Car c'était en ces temps-là que la fumée nous assaillait avec le plus de fureur, nous saisissant à la gorge, aux naseaux et aux yeux : que ce breuvage est amer! que cette odeur est forte! que cette vapeur est nuisible à la vue! J'ai cru plusieurs fois que je m'en allais être aveugle, les yeux me cuisaient comme feu, ils me pleuraient ou distillaient comme un alambic, je ne voyais plus rien que confusément, à la façon de ce bonhomme qui disait : Video homines velut arbores ambulentes (je vois les gens comme des arbres qui marchent). Je disais les psaumes de mon bréviaire comme je le pouvais, les sachant à demi par coeur, j'attendais que la douleur me donnât un peu relâche pour réciter les leçons. Et quand je venais à les lire, elles me semblaient écrites en lettres de feu, ou d'écarlate. J'ai souvent fermé mon livre, n'y voyant rien que confusion qui me blessait la vue. Quelqu'un me dira que je devais sortir de ce trou enfumé et prendre l'air, et je lui répondrai que l'air était ordinairement en ce temps-là si froid, que les arbres qui ont la peau plus dure que celle de l'homme, et le corps plus solide, ne lui pouvaient résister, se fendant jusqu'au coeur faisant un bruit comme d'un mousquet en s'éclatant. »

Paul Le Jeune a rédigé au moins dix volumes des Relations des Jésuites de 1632 à 1641. Il a aussi écrit un catéchisme en langue montagnaise. C'est lui qui a célébré les funérailles de Samuel de Champlain en 1635.