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vendredi 20 décembre 2013

Un poème sur la mort d'Emily Dickenson

Les poèmes d'Emily Dickenson (1830-1886) n'ont pas de titre. On les désigne habituellement par le texte du premier vers. Celui-ci, écrit en 1861, s'intitulerait donc Dying! Dying in the night! 


La mourante attendait Jésus pour la guider dans les neiges éternelles, mais il ne s'est pas présenté et, à sa place, son amie Dolly l'aidera à franchir paisiblement le seuil.

Dying! Dying in the night!
Won't somebody bring the light
So I can see which way to go
Into the everlasting snow?

And "Jesus"! Where is Jesus gone?
They said that Jesus - always came -
Perhaps he doesn't know the House -
This way, Jesus, Let him pass!

Somebody run to the great gate
And see if Dollie's coming! Wait!
I hear her feet upon the stair!
Death won't hurt - now Dollie's here!


Stéphane Labbé, professeur de littérature, en a fait la traduction suivante sur le site Les îles de la nuit :

Mourir! Mourir dans la nuit!
N'y aura-t-il personne pour apporter
La lumière que je sache quel chemin
Prendre en ces neiges éternelles?

Et Jésus! Où s'en est-il allé?
Ils disaient que Jésus - venait toujours -
Peut-être ne connaissait-il pas la Maison -
Par ici, Jésus, qu'on le laisse passer!

Que quelqu'un coure jusqu'au portail
Et voie si Dolly arrive! Attends
J'entends ses pas dans l'escalier!
La mort sera paisible - Dolly est là! 

Voir aussi sur ce blog : Quelqu'un, un poème sur la mort de Louisa Paulin.

jeudi 8 août 2013

Clément Marchand (1912-2013)

Le poète et éditeur Clément Marchand de Trois-Rivières est décédé le 26 avril 2013 à l'âge de cent ans. Jean Clément Marchand est né le 12 septembre 1912 à Batiscan, fils de Napoléon Marchand et de Juliette Leblanc.

Il a écrit toute sa vie mais a peu publié de ses propres oeuvres : un recueil de poésie intitulé Soirs rouges en 1947 et un recueil de nouvelles intitulé Courrier des villages en 1942. Ces deux ouvrages ont été très bien accueillis et il a peut-être eu peur de décevoir par la suite. Selon ses proches, il a noirci et conservé des dizaines de cahiers où il y aurait probablement matière à publication.



Élève et collaborateur d'Albert Tessier, Clément Marchand a participé, à titre d'auteur et d'éditeur du Bien public, au mouvement régionaliste littéraire de la Mauricie pendant les années 1930-1940 (Voir Le régionalisme Mauricien sur ce blog).

Il a entretenu une abondante correspondante avec plusieurs auteurs québécois, notamment avec le poète Alfred Desrochers qui a nommé sa fille Clémence en son honneur (Voir Clément Marchand et Alfred Desrochers sur ce blog).

samedi 27 juillet 2013

La part sèche

Jean-Louis Lessard, La part sèche, Le lézard amureux, 2013.

Jean-Louis Lessard a publié un premier recueil de poésie intitulé La part sèche chez Les éditions Le lézard amoureux. Le flâneur que je suis aime beaucoup le nom de cet éditeur qui inspire la paresse et le bonheur. J'ai aussi aimé la poésie intimiste de Lessard dont le thème central me semble être le vieillissement.


L'inspiration vient de la nature, pas des grands paysages, mais plutôt de l'environnement immédiat, des champs, du jardin, des saisons, de la vieille maison, des oiseaux. L'auteur vit à la campagne. Le viréo du poème qui suit, un de mes préférés, est un petit oiseau forestier dont le chant est répétitif :

viréo de nuit
viréo de lune
tes cinq notes
toujours les mêmes

qui prendra la relève
la part belle
du petit matin
d'avant les hommes

ce monde affrété
qui s'offre aux passants
n'est plus pour toi

sois sage
viréo mon frère
quand l'aube viendra
il sera toujours temps
de prendre pied dans la lumière

Jean-Louis Lessard est un membre émérite de la communauté des blogueurs. Professeur de littérature à la retraite, il publié sur Laurentiana des revues d'oeuvres littéraires québécoises. Je crois qu'il a déjà couvert, depuis novembre 2006, plus de 400 livres québécois, anciens pour la plupart. Comme tous ses lecteurs, je souhaite qu'il continue dans cette veine. Il doit bien lui rester quelques centaines d'oeuvres à nous faire connaître.

lundi 15 juillet 2013

Les pageants de Shawinigan

En mai 1951, le programme-souvenir des fêtes du cinquantième anniversaire de la « Cité de Shawinigan Falls » annonçait la présentation de pageants, un genre théâtral qui était alors très en vogue au Québec lors de célébrations à caractère historique.


Qu'est-ce qu'un pageant ? Dans un article intitulé Le phénomène des pageants au Québec, Rémi Tourangeau et Marcel Fortin nous proposent la définition suivante : 
« ... le pageant est une représentation dramatique dont le thème ou le sujet unificateur est l'histoire d'une ville qui célèbre un événement historique ou culturel important. Ce spectacle à grands effets est généralement donné en plein air sur un site pouvant accueillir plusieurs milliers de spectateurs. Il requiert d'ailleurs un grand nombre de participants choisis parmi les citoyens de la ville appelés à interpréter des personnages historiques ou à figurer dans des interludes de danses, de musique et de choeur... »
Le pageant trouve son origine dans l'Angleterre médiévale, mais sa forme moderne nous est venue des États-Unis après la deuxième guerre mondiale. 

Le scénario des pageants de Shawinigan a été écrit par Roger Varin, un des membres fondateurs de la troupe de théâtre Les Compagnons de Saint-Laurent avec le père Legault. Varin était un spécialiste de ce genre d'événement. Il en a écrit une vingtaine entre 1942 et 1966. Je devine, d'après la séquence des scènes présentée dans le programme ci-haut, qu'il s'est inspiré de L'épopée de Shawinigan de Gérard Filteau publié en 1944.



Les pageants ont été présentés les 21, 23, 24 et 30 juin1951 au stade municipal du Parc Saint-Marc dans la haute-ville de Shawinigan. Une annonce publiée dans le programme-souvenir donnait un aperçu de la formule : « Ballets -  Spectacle féérique - Musique originale - Éclairage en couleurs - Drame rempli de fantaisie, de rire, d'émotion, 800 rôles féminins et masculins vigoureusement interprétés. »

lundi 20 mai 2013

Le Jeune et la fumée

La plus ancienne et peut-être la meilleure description du mode de vie ancestral des peuples Algonquiens est un récit du Père Le Jeune publié dans Les Relations des Jésuites de l'année 1636. Paul Le Jeune a participé à une expédition de chasse hivernale des Montagnais (Innus) pour apprendre leur langue et aussi tenter de les convertir. Ces Amérindiens, de la grande famille des Algonquiens, habitaient normalement la Côte-Nord et le Saguenay, mais faisaient parfois des expéditions de chasse sur la rive Sud du fleuve Saint-Laurent. Pendant l'hiver 1633-1634, Le Jeune a suivi dans cette région un groupe d'une quinzaine de Montagnais et partagé leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs.

Paul Le Jeune (1591-1664)

Pour un Européen habitué à un certain confort, Le Jeune s'accommode plutôt bien du mode de vie des Amérindiens, de leurs longs déplacements à pied, en raquettes ou en canoe, et même d'un épisode de famine quand le gibier est venu à manquer. Ce qui le dérange le plus, c'est la promiscuité et l'inconfort des habitations temporaires, mi-igloos, mi wigwams. que les Montagnais construisaient dans la neige à chaque étape du voyage.

Son récit est présenté comme un des premiers textes littéraires écrits au Canada dans l'Histoire de la littérature canadienne-française par les textes de Bessette, Geslin et Parent, publié en 1968.



Dans un passage du récit, intitulé Chez les Sauvages, Le Jeune raconte comment étaient construits les abris d'hiver des Montagnais. Il décrit aussi les conditions de vie difficiles dans ces wigwams enfouis dans la neige, le pire étant la fumée qui emplissait l'habitacle. On peut facilement imaginer les conséquences néfastes de l'inhalation continuelle de cette fumée sur l'état de santé des peuples algonquiens. Voici un extrait du passage en question :
« Figurez-vous donc un grand rond ou un carré dans la neige, haute de deux, de trois ou de quatre pieds, selon les temps ou les lieux où on cabane. Cette profondeur nous faisait une muraille blanche, qui nous environnait de tous côtés, excepté par l'endroit où on la fendait pour faire la porte. La charpente apportée, qui consiste en quelque vingt ou trente perches, plus ou moins selon la grandeur de la cabane, on la plante, non sur la terre, mais sur le haut de la neige; puis on jette, sur ces perches, qui s'approchent un petit par en haut, deux ou trois rouleaux d'écorce cousus ensemble, commençant par le bas; et voilà la maison faite. On couvre la terre, comme aussi cette muraille de neige qui règne tout à l'entour de la cabane, de petites branches de pin et, pour dernière perfection, on attache une méchante peau à deux perches pour servir de porte, dont les jambages sont la neige même.

Voyons maintenant en détail toutes les commodités de ce beau Louvre.

Vous ne sauriez demeurer debout dans cette maison, tant pour sa bassesse que pour la fumée qui suffoquerait, et par conséquent il faut toujours être couché ou assis sur la plate terre; c'est la posture ordinaire des sauvages. De sortir dehors, le froid, la neige, le danger de s'égarer dans ces grands bois, vous font rentrer plus vite que le vent et vous tiennent en prison dans un cachot qui n'a ni clef ni serrure.

Ce cachot, outre la posture fâcheuse qu'il faut tenir sur un lit de terre, a quatre grandes incommodités; le froid, le chaud, la fumée et les chiens.

... Or, je dirai néanmoins que ni le froid ni le chaud n'ont rien d'intolérable et qu'on trouve quelque remède à ces deux maux. Mais pour la fumée, je vous confesse que c'est un martyre. Elle me tuait, et me faisait pleurer incessamment sans que j'eusse ni douleur ni tristesse dans le coeur. Elle nous terrassait parfois tous tant que nous étions dans la cabane, c'est-à-dire qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer. Car, encore que les sauvages soient accoutumés à ce tourment, si est-ce que parfois il redoublait avec une telle violence qu'ils étaient contraints aussi bien que moi de se coucher sur le ventre, et de manger quasi la terre pour ne point boire la fumée. J'ai quelquefois demeuré plusieurs heures en cette situation. notamment dans les plus grands froids, et lorsqu'il neigeait. Car c'était en ces temps-là que la fumée nous assaillait avec le plus de fureur, nous saisissant à la gorge, aux naseaux et aux yeux : que ce breuvage est amer! que cette odeur est forte! que cette vapeur est nuisible à la vue! J'ai cru plusieurs fois que je m'en allais être aveugle, les yeux me cuisaient comme feu, ils me pleuraient ou distillaient comme un alambic, je ne voyais plus rien que confusément, à la façon de ce bonhomme qui disait : Video homines velut arbores ambulentes (je vois les gens comme des arbres qui marchent). Je disais les psaumes de mon bréviaire comme je le pouvais, les sachant à demi par coeur, j'attendais que la douleur me donnât un peu relâche pour réciter les leçons. Et quand je venais à les lire, elles me semblaient écrites en lettres de feu, ou d'écarlate. J'ai souvent fermé mon livre, n'y voyant rien que confusion qui me blessait la vue. Quelqu'un me dira que je devais sortir de ce trou enfumé et prendre l'air, et je lui répondrai que l'air était ordinairement en ce temps-là si froid, que les arbres qui ont la peau plus dure que celle de l'homme, et le corps plus solide, ne lui pouvaient résister, se fendant jusqu'au coeur faisant un bruit comme d'un mousquet en s'éclatant. »

Paul Le Jeune a rédigé au moins dix volumes des Relations des Jésuites de 1632 à 1641. Il a aussi écrit un catéchisme en langue montagnaise. C'est lui qui a célébré les funérailles de Samuel de Champlain en 1635.

lundi 15 avril 2013

Habitant ou soldat ? L'éloge du premier colon

Benjamin Sulte, a écrit un éloge en vers du premier colon de Baie-du-Febvre. Ce premier colon était Jean Laspron dit Lacharité, "le plus ancien pionnier connu de Baie-Saint-Antoine" selon l'abbé Bellemare auteur de l'histoire de cette paroisse. Laspron était un soldat de Carignan marié avec une fille du roi. Il était la preuve que l'on peut faire un cultivateur avec un soldat, contrairement à ce que prétendait Sulte (voir Habitant ou soldat ? sur ce blog).

J'avais classé ce poème dans  mes dossiers relatifs à la famille Lampron il y a longtemps, sans noter malheureusement la source. Il est maintenant difficile de la retrouver, étant donné que Benjamin Sulte est, de loin, l'auteur le plus prolifique de l'histoire du Canada français. Je l'ajouterai plus tard, si jamais je la retrouve.

En plus de défricher sa terre de Baie-du-Febvre, Jean Laspron courait les bois pour se procurer des fourrures et plusieurs de ses fils et petits-fils ont été voyageurs dans les Pays-d'en-Haut, ce qui ne les a pas empêchés de fonder des familles et de cultiver la terre (voir Des Lampron voyageurs sur ce blog).

Voici le poème :

Figurez-vous la Baie en sa forme sauvage,
Qui gardait sa beauté depuis les jours d'Adam.
Puis, le premier colon, debout sur le rivage,
Contemplant la forêt d'un oeil de conquérant.

Les grands bois colorés par le froid de l'automne, 
vont bientôt s'endormir sous la rude saison.
Mais gare au défricheur géant que rien n'étonne,
Et qui rêve déjà labourage et maison.

Car il va transformer l'aspect de ce domaine, 
Par le fer et le feu signaler ses travaux.
Afin que le soleil descendu sur la plaine,
Réchauffe les sillons pour des hommes nouveaux,

Notre histoire est ainsi, dès la première page,
Il a fallu bâtir le pays entier.
Terre du Canada ! ta semence est courage,
Le colon s'est choisi le plus noble métier.

mardi 5 mars 2013

À propos du scoutisme

- Tavi, le pseudonyme de l'abbé Albert Tessier (1895-1976) dans Les Beaux Albums Tavi, faisait partie du nom de la mangouste Rikki-Tiki-Tavi dans un épisode du Livre de la jungle (1894) de Rudyard Kipling. C'est un personnage de l'univers scout, utilisé chez les Louveteaux. Tessier a été fortement impliqué dans ce mouvement en tant qu'aumônier des Scouts de Trois-Rivières et directeur de la revue Le Scout Catholique. Il a baptisé Domaine Tavi une résidence d'été qu'il possédait quelque part en Mauricie. Voir Les Beaux Albums Tavi sur ce blog :  Notre mère la Terre, La Patrie c'est ça ! et Femmes de maison dépareillées

Source Wikipédia
 
- J'ai fait du bénévolat dans une troupe scoute de la ville de Québec au début des années 1990, alors que ma fille faisait partie des Castors, un groupe pour les plus jeunes . J'ai été sidéré d'apprendre que j'étais le seul membre du groupe à avoir fait du scoutisme. Aucun autre parmi la quinzaine d'adultes bénévoles que comptait la troupe n'avait été scout, pas même les moniteurs qui devaient enseigner le scoutisme aux jeunes. Pas étonnant que les traditions se perdent !

- La troupe à laquelle j'appartenais à Shawinigan était la 33e Christ-Roi, aujourd'hui disparue. D'autres troupes de Shawinigan ont survécu dont la 24e Saint-Marc, paroisse voisine du Christ-Roi. Cette dernière possède un site web  qui retrace l'historique de la troupe. D'après le peu que j'ai pu en voir, leur philosophie me semble assez conforme aux principes fondateurs du scoutisme, d'ailleurs énoncés sur leur site. Si j'ai bien compris, on dit aujourd'hui groupe plutôt que troupe.

vendredi 22 février 2013

Leprohon n'est pas Lampron

Rosanna Leprohon
Les Leprohon de la région de Montréal ne sont pas apparentés à la famille Lampron de la Mauricie et des Bois-Francs. Ils descendent de Jean-Philippe Leprohon né en 1731 en France, sergent du Régiment de Béarn, qui a épousé Marie-Agathe Content le 7 janvier 1760 à Montréal. L'écrivaine Rosanna Leprohon (1829-1879), née Mullins, était originaire d'Irlande. Elle a épousé le médecin Jean-Lucien Leprohon le 17 juin 1851 à l'église Notre-dame de Montréal. On trouve des articles sur trois de ses romans sur le site Laurentiana.

Pour bien compliquer le tout, certains Lampron de Nicolet ont écrit leur nom Lamprohon dans les registres au dix-neuvième siècle. En fait, je crois que c'était plutôt la faute du prêtre officiant parce que ces gens-là ne savaient pas écrire. Les variantes dans l'orthographe du nom sont nombreuses. J'ai même déjà vu Lamprond.

mercredi 12 décembre 2012

Étincelles

Moïsette Olier (Corrine Beauchemin), Étincelles, Le Nouvelliste, Trois-Rivières, 1936, 221 pages.

Étincelles est une version remaniée du roman Cendres qui est paru en feuilleton dans le journal Le Bien public de Trois-Rivières.

Jules Thibaud de Saint-Étienne-des-Grès se présente aux Forges du Saint-Maurice pour chercher du travail. Le maître de forges Maxwell l'embauche malgré ses quatorze ans, parce qu'il est intelligent et déjà fort comme un homme. Il loge chez le père Morin qui lui raconte l'histoire des forges et des légendes sur l'apparition du Diable. La nuit, sa chambre est envahie par la clarté violente du haut-fourneau. 


Parmi les histoires que raconte le père Morin, il y a celle de la fontaine du diable, un source de gaz naturel située sur la berge du Saint-Maurice. Il dit à Thibaud : « Ça a l'air de rien à regarder comme ça. On pense que c'est juste an p'tit trou d'eau sans malice ... eh ben ! va mettre du feu su ça, et tu m'en donneras des nouvelles. » J'y ai mis le feu à l'été 1973. La flamme qui en sortait avait quelques pouces de haut. J'imagine qu'à l'époque du père Morin la réserve de gaz et la hauteur de la flamme étaient beaucoup plus importantes. Il ne restait plus rien quand j'y suis retourné vers 1998.

Revenons au récit. Thibaud se lie d'amitié avec le fils de Maxwell, ce qui lui donne accès à la bibliothèque de la Grande Maison. Le soir, il lit des ouvrages sur la sidérurgie pour devenir un expert métallurgiste. Il n'a pas de temps à consacrer aux filles qui tournent autour de lui. Au bout de quelques années, à force de travail, le jeune ambitieux devient contremaître des forges, le bras-droit du maître Maxwell. 

Un beau jour, arrive un homme veuf qui cherche du travail, accompagné d'une charmante enfant de dix ans prénommée Reine-Marie, la petite Reine. Thibaud embauche le papa à la forge et l'installe avec sa fille dans la maison jaune. Les années passent et on devine le dénouement romanesque. Mais la morale chrétienne est toujours respectée.

Étincelles se lit comme un roman jeunesse, presque comme un conte de fée. Pour Moïsette Olier, c'était un retour vers une enfance idéalisée. La dédicace du livre est d'ailleurs révélatrice à cet égard :
« A la mémoire de mon père, le Docteur Louis-Jean-Baptiste Beauchemin, et de sa compagne, ma mère aimée. A vous aussi mes frères et mes soeurs, parce que les Vieilles Forges c'est notre enfance ; ses souvenirs, notre jeunesse ... la plus attachante page de notre vie. »
Le roman se nourrit donc des souvenirs d'enfance de l'auteure, mais aussi d'une recherche sérieuse sur l'histoire du lieu et sur le fonctionnement d'une forge. Ces détails du récit m'ont semblé véridiques. Une scène en particulier mérite d'être signalée : un pique-nique des ouvriers de la forge avec leurs familles sur le bord du Saint-Maurice. La simplicité de ces festivités populaires est mise en contraste avec le faste des réceptions qui sont données à la Grande Maison.

Le livre est illustré de cinq linogravures en noir et blanc réalisées par Henri Beaulac (1914-1994). Elles représentent les personnages principaux : Jules Thibaud, le père Morin et l'orpheline Reine-Marie (un portrait enfant et un autre adulte), de même qu'une vue des Forges du Saint-Maurice. Henri Beaulac, fils du docteur Henri Beaulac et de Bella Duval de Trois-Rivières, était un ancien élève d'Albert Tessier au Séminaire Saint-Joseph et un collaborateur de ce dernier aux Éditions du Bien Public. Comme graveur, il est surtout connu pour ses illustrations de légendes canadiennes comme la Chasse-galerie et Rose Latulippe (Collection du Musée des Beaux-Arts du Canada). Il fut aussi professeur à l'École du meuble de Montréal et un décorateur ensemblier réputé.


Étincelles n'a pas connu une grande diffusion. Il a été imprimé à seulement 1500 exemplaires. Mais sa publication en feuilleton dans le journal Le Bien Public a permis de rejoindre un lectorat plus important.

L'exemplaire que j'ai acheté usagé a été joliment relié par son ancien propriétaire. La première page porte la signature de Charles-E. Bourgeois pre. Il s'agit, je crois, de l'abbé Charles-Édouard Bourgeois (1898-1990) qui a fondé plusieurs organismes sociaux dans le diocèse de Trois-Rivières.

Voir aussi sur ce blog : Moïsette Olier et Moïse sauvé des eaux.
Et sur Laurentiana : L'homme à la physionomie macabre.

vendredi 26 octobre 2012

Une Sainte ?

La résignation est un suicide quotidien (Balzac).

Charles-Nérée Beauchemin (1850-1931), médecin à Yamachiche, a écrit un poème sur sa grand-mère maternelle Émilie Comeau. Ce poème, intitulé Une Sainte, ne nous apprend pas grand chose sur elle, sinon qu'elle était belle (doux visage, beauté que nul pinceau n'a peinte), courageuse (au coeur battant des allégresses du courage), soumise (humble héroïne du devoir) et croyante. On aurait pu en dire autant de la plupart des grands-mères de cette époque.

Il laisse sous-entendre qu'elle a été malheureuse (morte d'avoir vécu la vie amère). Dans le langage courant, sainteté était souvent synonyme de résignation au malheur. On ne prêtait pas la sainteté aux gens heureux. Ainsi, les femmes qui avaient fait un mauvais mariage étaient canonisées : c'est une vraie sainte de l'endurer ! Dans Les Belles Histoires, Donalda était une sainte, mais pas la belle Arthémise.

Émilie-Christine Comeau est née le 28 mai 1895 aux Forges du Saint-Maurice dans une famille très nombreuse. Elle était la fille de Firmin Comeau et d'Antoinette Aubry. Ses grands-parents Comeau étaient des réfugiés acadiens. Elle a épousé Abraham Richer-Laflèche, le 4 février 1823 à Yamachiche.

Pour en revenir au poème, j'ai l'impression que chez Beauchemin la rime était plus importante que le sens. Il n'était pas un grand poète, mais il a été, à son époque, un auteur apprécié du courant régionaliste de la Mauricie. Voici donc le texte :

Une Sainte

Chère défunte, pure image
Au miroir des neiges d’antan,
Petite vieille au doux visage !
Petite vieille au coeur battant
Des allégresses du courage,
Petite vieille au coeur d’enfant !
Auguste mère de ma mère,
Ô blanche aïeule, morte un soir
D’avoir vécu la vie amère !
Figure d’âme douce à voir
Parmi l’azur et la lumière
Où monte l’aile de l’espoir !
Beauté que nul pinceau n’a peinte !
Humble héroïne du devoir,
Qui dans le Seigneur t’es éteinte !
Je t’invoque comme une sainte.

 Voir aussi sur ce blog : Régionalisme et littérature.

On trouve un article sur le recueil Patrie intime de Nérée Beauchemin sur le blog Laurentiana.
 

mardi 9 octobre 2012

Moïse sauvé des eaux

L'écrivaine Corinne Beauchemin de Shawinigan a choisi le pseudonyme de Moïsette Olier en l'honneur de son arrière-grand-père maternel Moïse Olier. Ce dernier a vécu à Sainte-Anne-des-Plaines où il a été entrepreneur et chantre à l'église paroissiale.

Les circonstances de la naissance de Moïse Olier sont singulières et justifient le choix de son prénom. Dans Généalogie et notes historiques,  publié en 1894, G.F. Baillargé raconte l'incident de sa naissance sur une goélette au large de l'île d'Orléans. Son père Paul Olier était un navigateur et pêcheur d'origine acadienne : 



Voir aussi sur ce blog : Moïsette Olier.

lundi 17 septembre 2012

Clément Marchand centenaire

Clément Marchand, écrivain et éditeur de la Mauricie, a eu cent ans le 12 septembre dernier. 

Clément Marchand est né à Sainte-Geneviève-de-Batiscan le 12 septembre 1912, fils de Pierre Marchand et de Paméla Dessureau. Il a été un élève d'Albert Tessier au Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières et son collaborateur aux Éditions du Bien public. Il a ensuite racheté cette maison d'édition avec Raymond Douville. Un prix littéraire, remis par la Société des écrivains de la Mauricie, porte son nom.

On trouve sur Laurentiana des articles sur ses deux principales oeuvres : Soirs rouges et Courriers des villages.

Voir aussi dans Le carnet du flâneur : Clément Marchand et Alfred Desrochers, de même que Régionalisme et littérature.

lundi 10 septembre 2012

Prix Clément Marchand 2012

Je suis un peu en retard dans les nouvelles.

André Hamel de Grand-Mère a remporté le prix Clément Marchand 2012 de la Société des écrivains de la Mauricie. Le prix lui a été décerné pour un récit intitulé Les violoneux de l'Enfer qui se situe dans le Saint-Stanislas du XIXe siècle. J'essaierai de m'en procurer un exemplaire.

André Hamel tient un blog littéraire nommé Café Byblos : écrits  grands-mèrois et autres fleurs de papyrus.

mercredi 13 juin 2012

Discours romanesque et discours urbain

Guildo Rousseau et Lucie Grenier-Normand; Discours romanesque et discours urbain; Voix et Images, vol 7, no 1, 1981, p 97-117.

Cet article publié en 1981 porte sur la symbolique de la ville que l'on peut dégager d'une douzaine de romans parus entre 1925 et 1950, dont l'action se situe dans les villes mauriciennes les plus importantes : Trois-Rivières, Shawinigan, la Tuque et Louiseville.

Les romanciers étudiés sont eux-mêmes natifs de la Mauricie : Hervé Biron (Nuages sur les brûlés), Adrienne Choquette (La coupe vide), l'abbé Joseph Desaulniers (Marie L'Espérance), Adélard Dugré (La campagne canadienne), Corinne Garceau alias Moïsette Olier (L'homme à la physionomie macabre et Mademoiselle Sérénité), l'abbé Eddie Hamelin alias Jean Véron (Madame Després), Félix Leclerc (Pieds nus dans l'aube), Philippe Panneton alias Ringuet (Trente arpents et Le poids du jour), Marcel Trudel (Vézine), et deux romanciers qui ont adopté la Mauricie comme source d'inspiration : Marie Lefranc (La Randomnée passionnée) et Adolphe Nantel (À la hache).

L'analyse couvre donc onze auteurs et treize romans écrits entre 1925 et 1950. Tous ces romans puisent leur inspiration dans le paysage physique et culturel de la Mauricie.

Voici en résumé comment les personnages de ces romans s'approprient la ville :
  1. Par le symbolisme des cathédrales et des églises dont les clochers dominent la ville.
  2. Par le symbolisme des monastères et des chapelles qui sont des lieux propices à l'intériorisation.
  3. Par le symbolisme des séminaires et couvents qui dégagent une image de prestige.
  4. Par le symbolisme de la ville-usine, un monstre dont les cheminées s'opposent aux clochers.
  5. Par l'ordre difficile de la rue, le modernisme qui provoque l'isolement.
  6. Par le langage des affaires qui laisse les personnages plutôt indifférents. 
  7. Par la fonction ludique de la rue, terrain de jeu des enfants et lieu de passage vers le monde adulte.
  8. Par l'arrivée du printemps qui est attendue.
  9. Par les îlots de ruralité, les parcs urbains qui permettent de retrouver la nature.
  10. Par la nostalgie du passé. On souhaite conserver intact le visage historique de la ville, la protéger contre l'urbanisation envahissante.
Je crois que le profil des auteurs influence beaucoup la façon dont leurs personnages se sont appropriés la ville. Plusieurs des onze auteurs sont nés à la campagne. Ils exerçaient des professions libérales (médecins, avocats) et accordaient du prestige aux institutions d'enseignement qui les ont formés. Ils étaient plutôt étrangers au monde des affaires qui était alors dominé par une élite anglophone. Pour la même raison, les trois prêtres que l'on retrouve parmi eux (Joseph Desaulniers, Adélard Dugré et Eddie Hamelin alias Jean Véron) avaient assurément un point de vue très particulier qui était celui du clergé. Finalement, il se peut que plusieurs de leurs personnages traduisent assez mal les perceptions qu'avaient les citadins des villes industrielles mauriciennes entre 1925 et 1950.

mardi 3 avril 2012

Pâques selon Fréchette

Louis Fréchette (1839-1908) a écrit vers 1890 un conte intitulé Les Cloches de Pâques. Ce conte est basé sur une légende bien connue selon laquelle les cloches des églises s'envolent vers Rome, pendant la nuit du Vendredi saint, et reviennent le Dimanche de Pâques pour sonner la résurrection du Christ. L'origine de cette légende serait l'interdiction faite aux églises de sonner les cloches du Vendredi saint au Dimanche de Pâques. En France et en Belgique, les cloches de Pâques rapportent de leur voyage à Rome des oeufs en chocolat pour les enfants. Voici donc le conte de Fréchette :

Les Cloches de Pâques

Une légende bien gentille, bien fraîche, bien poétique, et que je serais bien fâché de voir disparaître de l’Évangile des petits enfants, c’est celle des Cloches de Pâques.

Les cloches de Pâques s’évadant silencieusement de leurs cages aériennes, dans la nuit lugubre du Vendredi-Saint, et, ainsi, que de grands oiseaux mystérieux, filant à travers l’espace jusqu’à la Ville-Éternelle, pour s’en revenir toutes gaies, tout enrubannées, légères et sonores, nous annoncer, de leurs carillons joyeux, la suprême et consolante nouvelle : Resurrexit sicut dixit !

Quand j’étais tout petit, tout petit, c’était là pour moi une des illusions les plus dorées, une des croyances les plus chères qui aient jamais bercé mon enfance et hanté ma cervelle de moutard enthousiaste et avide de merveilleux.

Le soir du Jeudi-Saint, les deux coudes sur l’allège de ma fenêtre, les deux poings dans les cheveux, comme pour mieux aiguiser l’intensité de mon attention, je regardais longuement, longuement, les grands clochers de Québec s’effacer et s’évanouir par degrés dans les ors estompés du crépuscule, et finalement disparaître dans la teinte uniforme et brumeuse de la nuit.

Alors, je voyais – oui, vous pouvez m’en croire – je voyais les grands clochers de Québec s’éclairer tout à coup comme d’une vague et phosphorescente lueur de rêve.

Les auvents des vieilles tours s’ouvraient d’eux-mêmes, ou tout au moins cédaient sous l’effort de mains invisibles.

Et, comme une volée d’oiseaux de bronze s’échappant des cavités sombres, les cloches, muettes depuis le matin, prenaient ensemble leur vol pour s’en aller se perdre au loin, bien loin, dans les profondeurs enténébrées du ciel.

Je les voyais comme je vous vois : les grosses, à l’essor plus pesant, tenant l’arrière-garde, et, gravement, ayant l’air de commander la manoeuvre.

Les petites, plus alertes et plus légères, un peu folichonnes peut-être, voltigeant en avant, comme dans une envolée de jeunesse, toutes fières – je le devinais – de cette liberté d’un jour, avec l’immensité des airs pour domaine et pour limites.

Et quand la belle vision s’était éteinte dans les lointains nébuleux de la nuit tombée, je quittais ma chère fenêtre et j’allais me blottir frileusement sous mes couvertures, avec une émotion dont je sens encore le délicieux ébranlement.

Ô souvenirs d’enfance ! on a beau vieillir, comme vous nous tenez bien au coeur, à toutes les fibres du coeur !

Comme vous avez surtout de bons retours attendris !

À propos de retour, je n’ai jamais vu celui des cloches de Pâques. Elles revenaient trop tard pour qu’on me permît de rester debout à les attendre ; et trop tôt, le matin, pour que je pusse être témoin de leur rentrée triomphale dans les lanternes vides des grands clochers de Québec, dont les arêtes métalliques s’allumaient aux premiers feux du jour naissant.

Mais je sais qu’elles arrivaient de Rome, ointes et bénites par le pape, et mises comme des princesses, avec de longues écharpes de satin rose, des couronnes de diamants et de fleurs, et de belles robes d’or et d’azur flottant radieuses dans les airs irisés par les reflets de l’aurore.

Cette légende des Cloches de Pâques m’a toujours ravi ; mais je croyais sincèrement être le seul qui eût jamais assisté de visu au fantastique départ, lorsque hier matin, je vis venir à moi, toute souriante et battant des mains, ma petite Pauline.

Cinq ans ! juste assez d’âge pour converser avec une poupée, c’est-à-dire pour se laisser caresser par cette divine sylphide que les sages de ce monde ont surnommée la folle du logis ; mais, aussi, juste assez de connaissances pour, à un moment donné, se laisser entraîner par quelque parent de la sylphide jusque sur le terrain scabreux du mensonge.

– Papa, me dit-elle, devine ce que Pauline a vu cette nuit !

– Les cloches partir pour Rome, sans doute ! fis-je, dans l’intention d’intéresser la mignonne.

– Qui te l’a dit ?

– Mon petit doigt.

– Oh ! que c’était joli, papa ! s’écria-t-elle en tendant ses menottes dans un grand geste d’admiration.

– Où les as-tu vues, comme cela, les belles cloches ?

– Les ai vues sortir du clocher et des grandes tours, là-bas.

– Vraiment ?

– Oui, papa ; parties avec des ailes, dans le ciel.

– Ah !

– Oui, oui ! comme des oiseaux, c’était beau, beau !

– Il y a autre chose qui n’est pas beau du tout, et c’est ce que tu fais là, Pauline.

– Quoi ?

– Un mensonge.

– Un mensonge ? Non, papa, Pauline ne ment pas ; c’est la vérité.

– Pauline !

– Sûr, papa, sûr et certain !

– Écoute, ma fille, je ne puis pas te permettre de conter des histoires comme celle-là ; tu n’as pas vu les cloches partir pour Rome.

– Oui, papa, Pauline les a vues toutes, toutes ! fit l’enfant les larmes aux yeux et un sanglot sur les lèvres.

Devant cette insistance, et surtout cet air de sincérité, j’hésitais, désespéré, comme on le suppose bien, de voir mon enfant mentir avec un pareil aplomb.

Je tâchai de la faire revenir sur ses pas :

– Voyons, lui dis-je avec insinuation, écoute, ma chérie ; les cloches ne partent que la nuit, tu ne pouvais pas les voir sortir du clocher de Saint-Jacques et des tours de Notre-Dame. Il faisait trop sombre, et c’est trop loin...

– Ah ! mais, papa, Pauline les a pas vues comme ça, tiens, s’écria-t-elle en s’écarquillant les yeux avec ses petits doigts ; pas comme Pauline te regarde, toi !

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Pauline les a vues les yeux fermés comme ça, tiens !

Et la petite fermait les yeux bien serrés.

– Quand Pauline ouvrait les yeux, voyait tout noir ! ajouta-t-elle.

Et j’embrassai la chère petite, franchement ému de reconnaître si bien chez elle la fille de son père.

Voilà la preuve, mes amis, qu’on peut fort bien voir s’envoler les cloches de Pâques ; il n’y a qu’à le vouloir.

dimanche 25 mars 2012

Une saison dans la vie d'Emmanuel


La littérature canadienne-française, c'est-à-dire la littérature québécoise d'avant 1960, présentait  un portrait idyllique des familles nombreuses. On trouve un bon exemple de cette vision positive de la famille rurale dans le roman La campagne canadienne d'Adélard Dugré. Les Barré de Pointe-du-Lac vivent dans une grande maison sur une ferme prospère. Leurs nombreux enfants sont heureux, bien élevés et bien nourris. Les parents, aidés par les grands-parents, les aiment et pourvoient à tous leurs besoins. Le temps des Fêtes dure plusieurs jours et la maison est pleine d'invités.

La réalité était parfois moins rose. Je me suis déjà demandé en voyant une ancienne maison de colon - il en reste encore quelques-unes dans certaines régions de colonisation récente - comment des familles de dix ou douze enfants pouvaient vivre dans un espace aussi restreint. Ces vieilles maisons de bois construites à  la fin du XIXe siècle ont environ quinze à vingt pieds de façade avec un demi-étage qui servait au coucher. On peut imaginer la promiscuité et les problèmes d'hygiène, particulièrement en hiver.

Dans son roman Une saison dans la vie d'Emmanuel, prix Médicis en 1966, Marie-Claire Blais porte un regard très sombre sur la famille rurale. Les parents sont complètement dépassés par leurs tâches et c'est la grand-mère qui prend toutes les décisions. Les seize enfants ne reçoivent que très peu d'attention et encore moins d'affection. Ils sont sales et s'entassent à quatre ou cinq dans le même lit.

La grand-mère Antoinette dit à Emmanuel, le nouveau-né : « C'est un bien mauvais temps pour naître, nous n'avons jamais été aussi pauvres, une saison dure pour tout le monde, la guerre, la faim, et puis tu es le seizième ... »  Un peu plus loin : « Les nouveaux-nés sont sales. Ils me dégoûtent. Mais tu vois, je suis bonne pour toi, je te lave, je te soigne, et tu seras le premier à te réjouir de ma mort. »

Mais ça demeure un très bon roman que j'ai aimé relire.

Voir aussi sur ce blog : La campagne canadienne et la Loi des douze enfants.

dimanche 4 mars 2012

Les pins de Nicolet

Le poète et conteur  Louis Fréchette (1839-1908) est né à Lévis, en face de Québec, sur la rive sud du Saint-Laurent. Il a d'abord fréquenté le séminaire de Québec puis, brièvement, l'institut de La Pocatière dans le Bas-du-fleuve. Je crois avoir lu quelque part qu'il s'était fait mettre à la porte du séminaire de Québec pour indiscipline. Il a ensuite étudié au séminaire de Nicolet pendant deux ans, en 1859 et en 1860. Il y avait seulement trois collèges classiques au Bas-Canada à cette époque : Québec, Nicolet et Montréal. Le choix était donc limité.

Fréchette était considéré comme un très bon élève à Nicolet, mais il n'a pas complété son cours classique. Il a abandonné ses études après la Rhétorique, soit l'équivalent de Collège 1 aujourd'hui, alors qu'il lui restait encore deux années à faire avant d'être admis à l'université :  la Philo 1 et la Philo 2. En raison de son parcours irrégulier, il était de deux ans plus âgé que ses confrères de classe.

Il a conservé un fort attachement au collège de Nicolet qu'il considérait comme son alma mater. Il s'est lié d'amitié avec le grand vicaire Thomas Caron qui deviendra plus tard le supérieur du collège.

Féchette a regroupé ses oeuvres de jeunesse dans un premier recueil intitulé Mes loisirs qui a été publié à Québec en 1863.  Trois poèmes de ce recueil font allusion à son séjour à Nicolet : 
  • Alleluia, un hommage à l'abbé Thomas Caron, 1859;
  • Un soir au bord du Lac Saint-Pierre, Souvenir de Nicolet, 1860;
  • Les pins de Nicolet, dédié à Mademoiselle M.C.,1861. 
Les pins de Nicolet est inspiré d'une pinède qui était située près du collège sur le bord de la rivière Nicolet. Cette pinède est maintenant disparue. Le boisé a été emporté par un glissement de terrain le 12 novembre 1955. On trouve le récit de cet événement dans le numéro 82 de la revue Cap-aux-Diamants : « À la place du parc des Pins, qu'avait chanté Louis Frechette, il ne restait plus qu'un vaste cratère d'environ 7 à 10 mètres de profondeur, 145 mètres de largeur et 200 mètres de longueur »

Au dix-huitième vers du poème Les pins de Nicolet, le narrateur entend « Ever of Thee! », chanté par une voix féminine. « Ever of Thee! » est le titre d'une chanson populaire américaine composée en 1858. On peut l'entendre sur Youtube interprétée par la contralto Sophie Braslau.  Je suppose que les étudiants du collège de Nicolet connaissaient cette chanson. C'était avant l'invention du phonographe, mais les partitions des chansons populaires étaient commercialisées.


Les pins de Nicolet

Ô mes vieux pins touffus, dont le tronc centenaire 
Se dresse, défiant le temps qui détruit tout, 
Et, le front foudroyé d'un éclat de tonnerre, 
Indomptable géant, reste toujours debout! 
J'aime vos longs rameaux étendus sur la plaine, 
Harmonieux séjours, palais aériens,
Où les brises du soir semblent à chaque haleine 
Caresser des milliers de luths éoliens. 
J'aime vos troncs rugueux, votre tête qui ploie
Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux, 
Votre cime où se cache un nid d'oiseau de proie, 
Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux. 
Un soir, il m'en souvient, distrait, foulant la mousse 
Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds, 
J'entendis une voix fraîche, enivrante, douce, 
Ainsi qu'un chant d'oiseau qui monte des halliers. 
Et j'écoutai rêveur... et la note vibrante
Disait : Ever of thee! - C'était un soir de mai; 
La nature était belle, et la brise odorante... 
Tout ainsi que la voix disait : aime! ... et j'aimai ! 
O mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes, 
J'ai souvent retrouvé ce divin chant d'amour
Qui résonne toujours dans mes rêves intimes, 
Et votre souvenir dore mon plus beau jour. 
Puissé-je, un soir encor, sous vos sombres ombrages, 
Rêver en écoutant vos soupirs amoureux
Ou vos longues clameurs, quand l'aile des orages 
Vous secoue en tordant vos bras majestueux! 
Malheur à qui prendra la hache sacrilège
Pour mutiler vos flancs par de mortels affronts!... 
Mais non ! ô mes vieux pins ! le respect vous protège, 
Et des siècles encor passeront sur vos fronts.
 1 Juin 1861

mardi 25 octobre 2011

Le coconut cake d'Emily Dickinson

Emily Dickinson (1830-1886), née à Amherst dans le Massachusetts, ne sortait presque jamais de chez elle. Elle écrivait des poèmes et cuisinait des pâtisseries. Elle a écrit plus de 1800 poèmes mais seulement 15 ont été publiés de son vivant. Elle laissait ses gâteaux sur le bord de sa fenêtre pour que les enfants du village puissent les prendre et les manger.


Émily Dickinson en 1846

Elle a laissé dans une de ses lettres sa recette de coconut cake (gâteau à la noix de coco). Je l'ai trouvée sur le blog The Salt. C'est très facile à faire et délicieux. Le gâteau est léger mais consistant. Pour vraiment goûter le dix-neuvième siècle, il faut le faire avec les ingrédients qui étaient disponibles à l'époque : du lait entier, du beurre et de la farine blanchie, pas de succédanés modernes.


1 cup coconut
2 cups flour
1 cup sugar
1/2 cup butter
1/2 cup milk
2 eggs
1/2 teaspoon soda
1 teaspoon cream of tartar





On trouve le poème Dying! Dying in the night! traduit par Stéphane Labbe sur son blog Les îles de la nuit.

lundi 24 octobre 2011

De l'accent

Ferdinand Joseph Désiré Constantin (1903-1971), alias Fernandel, avait un accent provençal très prononcé qui était un peu sa marque de commerce. C'était un chanteur et un comédien qui faisait des grimaces mais qui avait aussi de l'esprit. Il a récité ce poème de Miguel Zamacoïs intitulé De l'accent qui nous dit que tout le monde en a un, et que ceux qui prétendent ne pas en avoir sont bien à plaindre. On peut l'entendre ici.


De l'accent, de l'accent...?
Mais après tout, en ai-je?
Pourquoi cette faveur, pourquoi ce privilège?
Et si je vous disais à mon tour, gens du Nord,
Que c'est vous qui pour nous semblez l'avoir très fort
Que nous disons de vous du Rhône à la Gironde
"Ces gens-là n'ont pas le parler de tout le monde
C'est que tout dépendant de la façon de voir
Ne pas avoir d'accent pour nous c'est en avoir.
Eh bien non, je blasphème, et je suis las de feindre
Ceux qui n'ont pas d'accent je ne peux que les plaindre
Emporter avec soi son accent familier
C'est emporter un peu sa terre à ses souliers
Emporter son accent d'Auvergne ou de Bretagne
C'est emporter un peu sa lande ou sa montagne.
Lorsque loin de chez soi le coeur gros on s'enfuit
L'accent, mais c'est un peu le pays qui vous suit.
C'est un peu cet accent invisible bagage
Le parler de chez soi qu'on emporte en voyage
C'est pour le malheureux à l'exil obligé
Le patois qui déteint sur les mots étrangers
Avoir l'accent enfin c'est chaque fois qu'on cause
Parler de son pays en parlant d'autre chose.
Non je ne rougis pas de mon si bel accent
Je veux qu'il soit sonore et clair, retentissant
Et m'en aller tout droit, l'humeur toujours pareille
Emportant mon accent sur le coin de l'oreille
Mon accent, il faudrait l'écouter à genoux
Il vous fait emporter la Provence avec vous
Et fait chanter sa voix dans tous nos bavardages
Comme chante la mer au fond des coquillages
Écoutez! En parlant je plante le décor
Du torride midi dans les brumes du nord
Il évoque à la fois le feuillage bleu-gris
De nos chers oliviers aux vieux troncs rabougris
Et le petit village à la treille splendide
Éclabousse de bleu la blancheur des bastides.
Cet accent-là, mistral, cigale et tambourin
A toutes mes chansons donne un même refrain.
Et quand vous l'entendez chanter dans ma parole
Tous les mots que je dis dansent la farandole!

mardi 4 octobre 2011

Radisson de Sarah Larkin

Sarah Larkin, Radisson, Éditions de Bien Public, Trois-Rivières, 1938.

Sarah Larkin (1896-1988) était une Américaine francophile. Elle a vécu quelques années en France après la première guerre mondiale et passait ses étés sur le bord d'un lac en Mauricie. Son mari Albert Loening de New York était un industriel de l'aéronautique.

Madame Larkin entretenait des relations dans le milieu littéraire de la Mauricie qui gravitait autour du régionaliste Albert Tessier et du poète Clément Marchand. Elle a publié quelques oeuvres aux Éditions du Bien Public de Trois-Rivières, dont cette biographie en vers de Pierre-Esprit Radisson (1636-1710), le célèbre coureur des bois. Le Livre est dédicacé : « J'offre ces pages à la Mauricie, le pays de Radisson. »

Pour donner un aperçu du style, voici les premiers vers du chapitre 1 qui traite de l'enlèvement du jeune Radisson par des Iroquois :
« Night passed along the waters and the sky
Quite near the open space of the furrowed fields
Winding to the cooler shade of tamaracks.
Trois Rivières stood a prey to Iroquois.
Full well all knew of danger lurking near;
Had not destruction taken weekly toll
And death been kinder than a lingering fate ?
Passing the heavy, wooden gates three boys
Thought not of fear.
Danger was a wine that stirred
Pierre Radisson's mind and youthful soul. »
Sarah Larkin a présenté en annexe des documents qui prouvent, selon elle, que Radisson n'a pas trahi la France au profit de l'Angleterre. Je crois qu'elle s'est prise d'affection pour son sujet.

Tant qu'à y être : la famille de Sarah Larkin a fait publier, dans le New York Times du 10 octobre 1922, l'annonce de ses fiançailles avec Albert Loening. On y apprend que Sarah a fait ses débuts plusieurs années auparavant  (elle avait en effet 26 ans) et qu'elle a travaillé pour l'American Commitee for Devasted France en 1921. C'est probablement là qu'elle a rencontré Loening qui était major dans l'Air service en France.