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lundi 9 mars 2015

Tabac et histoire du Canada

En 1926, l'Imperial Tobacco Company of Canada Limited a produit une série de 48 cartes en anglais relatant des épisodes de l'histoire du Canada. Elles étaient insérées dans les paquets de cigarettes ou de tabac. La plupart des cartes concernent l'histoire de la Nouvelle-France. Sur celle-ci, Samuel de Champlain se rend à Kirke en 1629, mettant fin au siège de la ville de Québec par les Anglais.





1 CABOT SAILS FROM BRISTOL, 1497
2 FIRST CANADIAN STEAMSHIP WAS BUILT IN MONTREAL IN 1809
3 CARTIER ENTICES DONNACONNA ON BOARD HIS VESSEL, 1536
4 CHAMPLAIN AND FRENCH PIONEERS ENTERTAIN MEMBERTON AND OTHER INDIANS AT PORT ROYAL, 1607
5 THE GREAT QUEBEC BRIDGE
6 CHAMPLAIN DISCOVERS LAKE CHAMPLAIN, ABOUT 1609
7 CHAMPLAIN SOJOURNS WITH THE INDIANS, 1615-1616
8 BUILDING THE FIRST CHURCH, 1615
9 PRINCESS PATRICIA INSPECTS HER REGIMENT
10 INDIANS GIVE WARNING OF KIRKES APPROACH, 1628
11 CHAMPLAIN SURRENDERS QUEBEC TO KIRKE, 1629
12 INDIANS ASSIST BREBEUF IN BUILDING HIS MISSION HOUSE, 1634
13 THE FIRST NUNS ARE WELCOMED TO QUEBEC, 1639
14 FOUNDING OF MONTREAL, LANDING OF EXPEDITION UNDER MAISONNEUVE, 1641
15 JEANNE MANCE
16 ADAM DOLLARDS HEROIC CHECK TO THE IROQUOIS, 1660
17 LANDING OF THE TRACY, 1665
18 STATES GENERAL CONVENED BY FRONTENAC, 1672
19 LASALLE PRESSES FORWARD ALONE TO OBTAIN SUCCOUR FOR HIS EXPEDITION, 1678
20 MASSACRE AND FIRE AT LACHINE, 1689
21 PHIPS ENVOY IS REBUFFED BY FRONTENAC, 1690
22 DEFENCE OF CASTLE DANGEROUS BY MADELEINE DE VERCHERES, OCTOBER 1692
23 CONSTRUCTION OF CITADEL AND FORTIFICATIONS AT QUEBEC, 1693
24 FRONTENAC BORNE ON THE SHOULDERS OF INDIANS IN HIS LAST EXPEDITION AGAINST THEIR ENEMIES, 1696
25 PEACE TREATY WITH INDIANS, 1701
26 VERENDRYES EXPEDITION FIRST VIEW OF THE ROCKIES, 1743
27 PEPPERELL CAPTURES LOUISBOURG, 1745
28 WASHINGTON DELIVERS PROTEST TO FRENCH COMMANDER, 1754
29 H.R.H. THE PRINCE OF WALES HONORS WAR HEROES IN WINNIPEG
30 INVESTMENT OF QUEBEC BY WOLFE
31 WOLFE WITH LANDING-PARTY CARRIED FORWARD BY THE TIDE, 1759
32 WOLFES ARMY SEALING THE CLIFFS, 1759
33 BATTLE OF QUEBEC, GENERAL FRASER LANDING HIS HIGHLANDERS, 1759
34 MONTCALM, WOUNDED, ENCOURAGES THE THRONG, 1759
35 SURRENDER OF CANADA TO BRITAIN, 1760
36 CARLETON ESCAPES FROM MONTREAL, 1775
37 AMERICAN INVASION, MONTGOMERYS BODY FOUND IN THE SNOW BEFORE QUEBEC, 1775
38 FIRST LEGISLATIVE ASSEMBLY, 1792
39 MACKENZIES FIRST SIGHT OF THE PACIFIC, 1793
40 DEATH OF BROCK AT QUEENSTOWN HEIGHTS, 1812
41 LAURA SECORD WARNS FITZGIBBON OF PROJECTED AMERICAN ATTACK, 1813
42 SALABERRYS VICTORY OF CHATEAUGUAY, 1813
43 THE PRINCE OF WALES LAYING FOUNDATION STONE OF THE HOUSES OF PARLIAMENT, OTTAWA, 1860
44 FENIANS DRIVEN BACK AT RICHARDS FARM, 1865
45 RED RIVER EXPEDITION. CAMP AT MALAWIN BRIDGE, 1870
46 NORTH-WEST REBELLION TROOPS MARCHING OVER THE ICE, LAKE SUPERIOR, 1885
47 JACQUES CARTIER PLANTS ARMS OF FRANCE AT GASPE BAY IN 1534
48 COLOURS PRESENTED TO CANADIAN CONTINGENT FOR SOUTH AFRICA, 1900

dimanche 21 décembre 2014

Le petit-poisson de Noël

On pêche encore aujourd'hui en hiver, sur les glaces des rivières Sainte-Anne et Batiscan, le poulamon atlantique aussi appelé petit-poisson des chenaux. Son nom lui vient des chenaux qui sont formés par les îles à l'embouchure de la rivière Saint-Maurice, à Trois-Rivières. Au dix-neuvième siècle, on pêchait le poulamon atlantique à cet endroit pendant la période des fêtes, entre Noël et les Rois. On l'appelait alors le petit-poisson de Noël.

Le poulamon atlantique (Microgradus Tomcod)


En 1895, l'historien Benjamin Sulte nous a décrit cette pêche dans le volume 20 de ses Mélanges historiques :
" L'hiver, c'est un autre spectacle. La neige couvre les îles, les chenaux disparaissent sous une couche de glace. Dans ces lieux désolés, le lièvre et le renard tracent leurs pistes, que le chasseur suivra bientôt d'un oeil attentif. De temps à autre, une voiture passe sur le chemin de la traverse, balisé de petits sapins plantés dans le mol édredon qui recouvre les eaux durcies par l'action de l'hiver.
Mais, durant la semaine qui précède la fête de Noël, tout change, les îles s'animent en quelque sorte ; partout circule une population affairée ; on dresse des cabanages ; la tranche de fer et le godendard entament la glace sur une cinquantaine de points choisis à certaines distances les uns des autres ; le travail se continue jour et nuit jusqu'à ce que des ouvertures soient pratiquées au goût des pêcheurs, car il s'agit de pêcher le fameux petit-poisson de Trois-Rivières !
Chaque trou mesure de douze à quinze pieds de longueur sur cinq de largeur. On y enfonce un long coffre formé de quatre baguettes de bois de frêne revêtues de rêts ; l'un des bouts du coffre est ouvert et placé à l'encontre du poisson qui remonte le courant, et qui entre par masse dans ces appareils ; après quelques minutes d'attente, le pêcheur soulève la gueule du coffre, tire le tout hors de l'eau ; vous voyez alors frétiller sur la glace des centaines de petits êtres qui gèlent, en attendant la poêle à frire. On en prend plus de 40,000 boisseaux chaque hiver, en deux semaines seulement parce que, avant Noël, il n'est pas encore arrivé. et aux Rois, il achève sa course vers le rapide des Forges. Cette manne n'a qu'un temps. "

Pêche au poulamon, Trois-Rivières, Qc, 1890 (Musée McCord)

Déclin du petit-poisson des chenaux


Une dizaine d'années plus tard, Benjamin Sulte ajoutait une note en bas de page :
" Ces lignes étaient écrites en 1895. Depuis lors, les usines de Shawinigan Falls et de Grand-Mère ont pollué les eaux ; le petit-poisson venant de la mer, s'arrête pour frayer à la rivière Champlain et aux battures de Batiscan. Et il ne tardera pas à disparaître tout à fait."
Heureusement, sa prédiction ne s'est pas avérée. S'il a disparu des chenaux de Trois-Rivières, à cause de la pollution de la rivière Saint-Maurice, le petit-poisson de Noël remonte toujours à chaque année les rivières Sainte-Anne et Batiscan. 


mardi 17 juin 2014

Triste accident

Au 19e siècle, la vie des travailleurs ne valait pas grand chose. Les employeurs qui, par négligence, auraient pu être tenus responsables du décès d'un employé s'en tiraient souvent à bon compte.

L'article suivant a été publié dans Le Journal des Trois-Rivières du 22 juin 1871 :
« H. R. Blanchard, Ecr., coroner de ce district, a tenu en cette ville samedi soir, le 17 juin courant, une enquête sur le corps de Raymond Cloutier, âgé de 17 ans, enfant de M. Eusèbe Cloutier de St-Barnabé. Le défunt était à l’emploi de Monsieur Joseph Larivière, voiturier de cette ville depuis le mois d’octobre dernier. Samedi sur les 4 heures, le défunt était à vendre du fer à une personne de campagne et en voulant en avoir une barre du rouleau pour le peser, six gros rouleaux de fer qui étaient debout sont tombés sur lui et l’ont frappé à la tête et lui ont fracturé le crâne. Sa mort a été instantanée. Le juré après avoir visité le lieu et entendu les témoins a rendu un verdict de “mort accidentelle”, et exonéré de tout blâme Monsieur Larivière qui a promis en présence du juré de prendre les moyens d’arrêter les rouleaux de fer qui se trouvent placés debout dans la bâtisse employée à cette fin, par des gardes de sûreté afin qu’ils ne puissent plus tomber. »
Raymond Cloutier, âgé de 17 ans au moment du décès, a été inhumé le 19 juin 1871 à Saint-Barnabé-Sud dans le comté de Saint-Hyacinthe. Il était le fils d'Eusèbe Cloutier et d'Adélaïde Hévey, mariés le 8 novembre 1852 au même endroit.

Souvent, les voituriers étaient aussi forgerons, ce qui expliquerait l'entreposage, imprudent dans ce cas-ci, des barres de fer.


vendredi 18 avril 2014

Sept piastres pour une charrue

En 1866, Pierre Imbault, fondeur de Joliette, vendait des charrues à des cultivateurs de Saint-Étienne-des-Grès pour la somme de sept piastres payable dans un an sans intérêt. Charles Imbault, mouleur de Joliette, agissait comme représentant du fondeur. 

Une ancienne charrue à deux chevaux (Source : AlloCiné)

Cinq cultivateurs de Saint-Étienne-des-Grès devaient à Imbault sept piastres chacun pour des charrues livrées en mai 1866 : Louis Précourt, Joseph Gélinas, Louis Lemire fils, Clément Bellemare et Augustin Bourassa. Leurs dettes ont été transportées au forgeron Désiré Saintonge de Saint-Étienne-des Grès, mon arrière-grand-oncle, dans un contrat signé devant le notaire Uldéric Brunelle en date du 7 février 1867, dans l'avant-midi.

Pierre Imbaul dit Imbleau

La fonderie de Joliette a été fondée en 1844 par Pierre Imbault dit Imbleau (1807-1873), fils de Pierre et de Julie Terreau des Forges du Saint-Maurice, près de Trois-Rivières. Il a vraisemblablement appris le métier de fondeur en travaillant aux Vieilles Forges. Il a d'abord épousé Cécile Fournoit, fille d'Alexis et d'Angélique Beaudry, le 10 mai 1829 à Trois-Rivières, puis Éléonore Duplessis, veuve d'Olivier Saint-Pierre, le 5 août 1845 au même endroit. Au moins quatre enfants du premier lit sont nés aux Forges Saint-Maurice entre 1830 et 1837. Charles Imbault dit Imbleau, qui était son représentant à Saint-Étienne-des-Grès, est issu du deuxième mariage.

Source : Joliette illustrée (1897)


Au sujet du forgeron Désiré Saintonge de Saint-Étienne-des-Grès, voir aussi sur ce blog : La jument est vendue et Familysearch.

dimanche 23 mars 2014

Portages et routes d'eau en Mauricie

Harry Bernard, Portages et routes d'eau en Haute-Mauricie, Collection "L'Histoire Régionale" no 12 ou 13, Éditions du Bien Public, Les Trois-Rivières, 1953, 237 pages.

Portage et routes d'eau est un recueil de textes écrits par le journaliste, romancier et naturaliste Harry Bernard (1897-1979). Ces vignettes, qui datent de différentes époques et avaient déjà été publiés dans des revues, ont été rassemblées à la demande d'Albert Tessier qui dirigeait la collection L'Histoire Régionale aux Éditions du Bien Public.

La préface du livre commence ainsi : « Il y a en l'homme d'aujourd'hui un primitif qui sommeille. Il lui faut avoir été séparé de la nature pour qu'il l'apprécie


1. Un livre d'occasion un peu défraîchi ...

Je dois dire que ce livre fut d'abord une déception pour moi. J'avais cru, d'après le titre, qu'il traitait des anciennes routes d'eau empruntées par les Amérindiens et les coureurs des bois en Haute-Mauricie. Or, il s'agit plutôt de récits d'excursions effectuées par l'auteur dans la région à la fin des années 1940. Mais ces récits ne manquent pas d'intérêt.

Le travail en forêt

Harry Bernard ne précise pas l'époque de son expérience du travail en forêt, mais certains indices permettent de la situer avant la deuxième guerre mondiale. Dans son texte, on bûche du sapin et de l'épinette que l'on découpe en pitounes (billots de quatre pieds) pour ensuite les acheminer par voie d'eau jusqu'aux usines de pâte et papier de Shawinigan et de Trois-Rivières. Il y a des camions et des automobiles dans les chantiers, mais le cheval est encore utilisé pour sortir les troncs d'arbre de la forêt. Le principal outil du bûcheron est la sciotte  :
« L'outil par excellence est une scie légère, le bucksaw des Anglais, qu'un homme manie d'un bras. Elle affecte la forme d'un arc grossier, dont le manche serait la poignée et la lame, la corde. Les Canadiens-français ont trouvé un nom à cette scie nouvelle. C'est la sciote, et le substantif forme le verbe scioter. Les hommes sciotent du matin au soir à travers le bois. Chaque arbre se coupe à douze pouces du sol. À la hache, le bûcheron entaille le tronc, du côté où il tombera, et la sciote achève la besogne meurtrière. »
Le début de la mécanisation du travail en forêt date des années 1940-1950, ce qui situerait l'expérience de Bernard dans les années 1930 ou au début des années 1940.

Il est intéressant de faire un parallèle avec l'ouvrage de Pierre Dupin intitulé Anciens chantiers du Saint-Maurice et publié dans la même collection L'Histoire régionale (voir La diète des bûcherons et Les portageux sur ce blog). Dupin racontait la vie de chantier vers 1875. Les méthodes de travail et les conditions de vie étaient alors très différentes :
  • Vers 1875, le principal outil du bûcheron était la hache de cognée. Le godendard, une grande scie maniée par deux hommes, servait ensuite à découper le tronc en billots de douze pieds. L'essence recherchée était le pin blanc pour la construction navale.
  • Aussi, on constate que les conditions de vie des bûcherons décrites par Bernard - le logement, l'hygiène et la nourriture - étaient devenues bien meilleures que celles observées quelque soixante ans plus tôt.
En ce qui concerne l'origine sociale et géographique des bûcherons, Bernard mentionne qu'il en vient de partout, mais que les meilleurs sont les cultivateurs et leurs fils qui, « leurs travaux d'automne terminés, montent dans le bois pour gagner l'argent qui permettra de boucler le budget familial. »

 2. Qui se vendait deux dollars en 1953 ... 

Être naturaliste en 1950

L'auteur a effectué plusieurs expéditions en canot d'aluminium sur les routes d'eau de la Haute-Mauricie entre 1948 et 1950 . Lors d'un de ces voyages, le naturaliste déplore la destruction de la faune autour du village amérindien de Weymontachingue : « Ils ont tout détruit, tout tué. Tout se mange et tout se vend et ils n'ont rien épargné. Il n'y a nulle part une piste d'ours, ni une frayure d'orignal, ni une rongure de castor. On ne voit pas une trace de vison, ni de loutre, ni une crotte de rat musqué. »

Le soir, pour se protéger des maringouins et autres moustiques, Bernard et ses compagnons aspergent les parois de leur tente de DDT, un insecticide qui sera plus tard reconnu cancérigène et retiré du commerce : « Nous n'avions pas pris la précaution, ce soir-là, de parfumer au DDT l'entrée et les parois de notre logis, trop rendus à bout que nous étions, ne sachant d'ailleurs à quel endroit précis reposait le vaporisateur. »

Jamais personne ne vit autant de guêpes qu'à l'été 1950 dans les hauts mauriciens : « Vu la rareté de la nourriture normale, amenée par leur multitude ou d'autres raisons, les guêpes étaient carnassières à l'égal des oiseaux rapaces ou des grands fauves. Elles se gorgeaient de sang, de viande, de poisson, selon le cas. C'était un problème que d'apprêter un poisson pour le dîner. On n'avait pas le temps de lever la moitié d'un filet que des douzaines d'insectes se précipitaient sur la chair mise à nu. Elles en détachaient une parcelle et s'envolaient, la tenant entre leurs mandibules

Harry Bernard et ses compagnons avaient la gâchette facile pour des naturalistes. Ils tenaient les ours responsables du déclin de la population d'orignal et les abattaient à vue : « Comme il arrivait au terme de son trajet, il aperçut soudain devant lui, à cinquante pieds, un ours qui furetait ça et là, cherchant à manger et qui ne l'avaient ni vu ni entendu, le vent soufflant dans la direction de l'homme. Pierre ne réfléchit pas longtemps. Il se libéra de son fardeau, mis l'animal en joue et lui logea une balle en plein crâne. »

Comment se débarrasser d'une souris importune : « Une autre, découverte dans une armoire, fut tuée d'une balle qui mit fin à ses déprédations. Caractéristique de l'espèce, elle avait le ventre blanc-crème, des yeux trop grands et de larges oreilles. »

La pêche sportive quand on est pressé : « L'appât toucha l'eau deux fois sans résultats. À la troisième, un brochet se ferra, qui déroula cent-cinquante pieds de corde dans le temps d'un clin d'oeil. Il se fit prier d'abord, pour accepter de nager en direction du canot ... Puis Campeau l'approcha et Scott lui coupa l'enthousiasme batailleur de deux balles de 22. »

Comment faire du feu quand il pleut : « Nous cherchons de vieilles racines, diamètre d'un pouce ou deux, que la pluie ne pénètre qu'en surface. On enlève la partie mouillée et le bois est prêt. C'est là un truc d'Indien. »

3. Un cadeau de Pauline "votre petit rayon de soleil".


vendredi 17 janvier 2014

Le salaire des bûcherons pendant la guerre 14-18



Au début du vingtième siècle, les bûcherons de la Batiscan, comme ceux des autre régions j'imagine, n'avaient pas de pouvoir de négociation parce que l'offre de main-d'oeuvre était trop abondante. Sauf pendant la guerre 14-18 alors que leurs salaires mensuels ont presque doublé. Voici ce qu'écrivait à ce sujet Roland St-Amand dans un mémoire de licence publié en 1966 :
« Généralement, vers la fin du XIXe siècle, on montait au chantier avec les premières neiges et on descendait avec la drave, donc un séjour de 7 mois. Un bon « engagé » pouvait « sortir du bois » avec une somme de 100,00$. Beaucoup d’ouvriers ne touchaient que de 7 à 10 dollars par mois. On comprend mieux l’exode de nos bûcherons vers les chantiers du Michigan dans ces années-là. Vers 1910, un maître-bûcheur sur la Batiscan pouvait toucher 40.00$ par mois de 26 jours de travail; le second-bûcheur selon son habileté et son allant gagnait de 20 à 30 dollars. Le charretier recevait environ 35,00$ par mois. Habituellement le « petit jobber » qui avait frappé un bon chantier réalisait 350.00$ dans son hiver; mais la moyenne ne faisait que de 150 à 175 dollars. Il n’était pas encore question de salaires minimums. Au cours de la Première Guerre mondiale, quand beaucoup de bûcherons se firent soldats ou qu’ils se cachèrent dans les bois comme « proscrits », le manque de main-d’oeuvre porta les salaires à 50 ou 55 dollars par mois; en 1917, la pénurie était telle que le salaire approchait 150 dollars par mois. Mais la guerre ne dura pas toujours; déjà vers 1921, on en était revenu à la piastre par jour de travail. Le travail à forfait débuta dans la Batiscan vers les années 1920-25 avec l’introduction du sciotte à cadre de fer (frame). Alors un maître-bûcheur pouvait « renfler ses gages » jusqu’à 2 dollars par jour. »


Référence :

Roland St-Amand, La Géographie historique et l’exploitation forestière du bassin de la Batiscan, Mémoire de licence (géographie), Québec, Université Laval, 1966: 86-87.

vendredi 9 août 2013

Le pain tranché

Où il est question de l'invention du pain tranché, du quart de pain de Shawinigan, du Petit Michel, du pain sur la sole et de la consolidation de l'industrie du pain.

L'invention du pain tranché

On dit parfois d'une personne peu futée qu'elle n'a pas inventé le pain tranché. Mais cette invention du pain tranché a-t-elle précédé (a) ou suivi (b) celle du grille-pain ? La bonne réponse est (b) : le pain tranché a été inventé dans les années 1920 pour faciliter l'alimentation de l'appareil commercialisé quelques années plus tôt. Le pain coupé à la main avait fâcheusement tendance à s'accrocher dans les fentes du grille-pain.

Le quart de pain

Dans la région de Shawinigan, on nomme encore aujourd'hui le pain de mie tranché « quart de pain ». J'ignore l'origine de cette expression. Peut-être cuisait-on autrefois le pain dans un moule à quatre miches dont chacune était le quart. Ou encore, était-ce une question de poids réglementaire ? Je trouverai bien la réponse un jour.


Le Petit Michel

Le pain tranché le plus vendu en Mauricie dans les années 1950-1960 s'appelait Le petit Michel. On voyait sur le sac de plastique le visage poupin d'un petit garçon. Ce nom venait, je crois, du titre d'une chanson populaire de l'artiste country Willie Lamothe, intitulée Allö, allô petit Michel. Vous pouvez l'écouter sur ce site, si jamais le coeur vous en dit.



Le pain sua sole

Si je me souviens bien, Le petit Michel était cuit au Cap-de-la-Madeleine, dans un vieil édifice qui sentait bon le pain. Mes parents s'y arrêtaient en passant pour acheter du pain sur la sole, lors des visites au Sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap.

On appelait pain sur la sole (prononcer pain sua sole) celui qui était cuit à l'ancienne, directement sur la sole du four, par opposition aux pains industriels cuits sur des plaques ou dans des fours rotatifs. Le pain sua sole de mon enfance était un gros pain au lait moelleux à croute épaisse, non tranché, qui rappelait le pain de ménage d'autrefois cuit dans des fours artisanaux à la campagne. Il accompagnait les fèves au lard cuites elles aussi sua sole.



La consolidation du pain

Les pains de mon enfance ont été avalés par le géant Multi-Marques de Montréal qui contrôle aujourd'hui plus de 60 % du marché au Québec. À son tour, Multi-Marques a suscité l'appétit d'encore plus gros qu'elle, Les Aliments Maple Leaf de Toronto (voir La boulangerie Multi-Marques sous le contrôle de Maple Leaf).

vendredi 19 juillet 2013

Va chercher des croûtes

Autrefois en Mauricie, pays de forestiers, tous les villages avaient leur moulin à scie actionné par la force hydraulique. Les résidus d'écorce appelés croûtes (dosses) étaient entassés à l'extérieur du moulin, dans un coin de la cour à bois. Ces planches recouvertes d'écorce n'avaient pas de valeur commerciale, les villageois pouvaient donc en disposer.

Euclide Descôteaux, fils de Télesphore et d'Eulalie Lampron, m'a raconté que ses parents l'envoyaient au moulin à scie de Saint-Boniface de Shawinigan chercher des croûtes pour chauffer le poêle à bois. C'était les années 1930, pendant la crise économique. Les croûtes de résineux ne donnaient pas autant de chaleur que les bûches d'érable ou de hêtre, mais c'était gratuit.

J'ai appris récemment que les croûtes ont aussi servi de revêtement. Dans un article paru le 6 juillet dernier dans le journal Le Soleil, Alexandra Perron nous parle de deux maisons de Charlevoix qui sont encore recouvertes de ce matériau. Je crois que dans ce cas-ci les croûtes, aussi appelées dosses, avaient été lignées d'égale largeur. Il s'agissait donc d'un produit commercial et non des résidus dont il était question plus haut.

Une maison recouverte de croutes dans Charlevoix (Le Soleil 6 juillet 2013)

On peut de nos jours acheter des croûtes de pin pour le chauffage à vingt dollars la corde, soit environ le cinquième du prix du bois franc. Cette photo provient d'une annonce classée qui a été publiée sur le site LesPAC.com.

Source : LesPAC.com


Télesphore Descôteaux 30g

vendredi 12 juillet 2013

Les esclaves blancs

Marie-Louise Bonin, Débuts de la colonie franco-américaine de Woonsocket Rhode Island, Lakeview Press, Framingham Massachusetts, 1920, 342 page.

Dans cet ouvrage qui retrace les débuts de la ville de Woonsocket dans le Rhode Island,  Marie-Louise Bonier  décrit les conditions de travail pénibles des enfants qui étaient à l'emploi des premières manufactures de coton, au début du XIXe siècle. C'était avant l'arrivée des travailleurs Irlandais et Canadiens français, à une époque où les emplois dans ces premières usines étaient occupés par des Américains de la Nouvelle-Angleterre. 

Dans les années qui ont précédé la guerre de Sécession, les journaux de la Nouvelle-Angleterre déploraient les conditions de travail pénibles des esclaves noirs dans les plantations de coton du Sud des États-Unis. Les journaux du Sud rétorquaient que les conditions de vie des «esclaves blancs» qui travaillaient dans les manufactures de coton du Nord n'étaient guère meilleures.

Marie-Louise Bonin rapporte le témoigange d'un industriel de Woonsocket, Stephen A. Knight, à ce sujet. Ce dernier racontait dans le Providence Journal sa première expérience de travail dans une manufacture de coton alors qu'il était enfant :
«Au printemps de 1835, n'ayant pas encore sept ans, je fus embauché dans une manufacture de Coventry, R.I., comme bobbin boy ou back boy. Cet âge si tendre était l'âge moyen des débutants. La mentalité de l'époque n'y trouvait rien à redire... 

Mon salaire de bobbin boy était de quarante-deux sous par semaine pour une moyenne de quatre-vingt-quatre heures de travail, soit quatorze heures par jour. Je ne gagnais donc que qu'un demis-sou par heure.

La main-d'oeuvre n'était payée que quatre fois l'an. La manufacture ayant un magasin pour fournir les objets et vêtements nécessaires aux ouvriers, le montant des achats de chacun d'eux était retenu sur les gages au jour de la paye.

Voici quelles étaient les heures de travail : 5h15 du matin, entrée à la manufacture; 7h30, déjeuner; 8h, continuation du travail; 12h, dîner; 12h45, travail jusqu'à 7h30 du soir... il ne restait aucun temps pour l'école. La plupart des enfants apprenaient à lire aux écoles du dimanche (Sabbath school).

La cloche de la manufacture était la seule nécessaire dans le village. Elle dirigeait la vie de l'ouvrier du lever au coucher.»
Après avoir lu ce témoignage, on se demande pourquoi les gens acceptaient-ils de travailler dans ces conditions ? Peut-être bien parce que les conditions de vie des paysans étaient encore plus pénibles. Par ailleurs, la situation que Knight décrivait n'était pas vraiment différente de celles que l'on retrouvait dans les «company towns» de ce côté-ci de la frontière. Je pense aux hameaux dont la population étaient dépendante d'un moulin à scie à La Gabelle ou à Hunerstown en Mauricie.

mercredi 12 décembre 2012

Étincelles

Moïsette Olier (Corrine Beauchemin), Étincelles, Le Nouvelliste, Trois-Rivières, 1936, 221 pages.

Étincelles est une version remaniée du roman Cendres qui est paru en feuilleton dans le journal Le Bien public de Trois-Rivières.

Jules Thibaud de Saint-Étienne-des-Grès se présente aux Forges du Saint-Maurice pour chercher du travail. Le maître de forges Maxwell l'embauche malgré ses quatorze ans, parce qu'il est intelligent et déjà fort comme un homme. Il loge chez le père Morin qui lui raconte l'histoire des forges et des légendes sur l'apparition du Diable. La nuit, sa chambre est envahie par la clarté violente du haut-fourneau. 


Parmi les histoires que raconte le père Morin, il y a celle de la fontaine du diable, un source de gaz naturel située sur la berge du Saint-Maurice. Il dit à Thibaud : « Ça a l'air de rien à regarder comme ça. On pense que c'est juste an p'tit trou d'eau sans malice ... eh ben ! va mettre du feu su ça, et tu m'en donneras des nouvelles. » J'y ai mis le feu à l'été 1973. La flamme qui en sortait avait quelques pouces de haut. J'imagine qu'à l'époque du père Morin la réserve de gaz et la hauteur de la flamme étaient beaucoup plus importantes. Il ne restait plus rien quand j'y suis retourné vers 1998.

Revenons au récit. Thibaud se lie d'amitié avec le fils de Maxwell, ce qui lui donne accès à la bibliothèque de la Grande Maison. Le soir, il lit des ouvrages sur la sidérurgie pour devenir un expert métallurgiste. Il n'a pas de temps à consacrer aux filles qui tournent autour de lui. Au bout de quelques années, à force de travail, le jeune ambitieux devient contremaître des forges, le bras-droit du maître Maxwell. 

Un beau jour, arrive un homme veuf qui cherche du travail, accompagné d'une charmante enfant de dix ans prénommée Reine-Marie, la petite Reine. Thibaud embauche le papa à la forge et l'installe avec sa fille dans la maison jaune. Les années passent et on devine le dénouement romanesque. Mais la morale chrétienne est toujours respectée.

Étincelles se lit comme un roman jeunesse, presque comme un conte de fée. Pour Moïsette Olier, c'était un retour vers une enfance idéalisée. La dédicace du livre est d'ailleurs révélatrice à cet égard :
« A la mémoire de mon père, le Docteur Louis-Jean-Baptiste Beauchemin, et de sa compagne, ma mère aimée. A vous aussi mes frères et mes soeurs, parce que les Vieilles Forges c'est notre enfance ; ses souvenirs, notre jeunesse ... la plus attachante page de notre vie. »
Le roman se nourrit donc des souvenirs d'enfance de l'auteure, mais aussi d'une recherche sérieuse sur l'histoire du lieu et sur le fonctionnement d'une forge. Ces détails du récit m'ont semblé véridiques. Une scène en particulier mérite d'être signalée : un pique-nique des ouvriers de la forge avec leurs familles sur le bord du Saint-Maurice. La simplicité de ces festivités populaires est mise en contraste avec le faste des réceptions qui sont données à la Grande Maison.

Le livre est illustré de cinq linogravures en noir et blanc réalisées par Henri Beaulac (1914-1994). Elles représentent les personnages principaux : Jules Thibaud, le père Morin et l'orpheline Reine-Marie (un portrait enfant et un autre adulte), de même qu'une vue des Forges du Saint-Maurice. Henri Beaulac, fils du docteur Henri Beaulac et de Bella Duval de Trois-Rivières, était un ancien élève d'Albert Tessier au Séminaire Saint-Joseph et un collaborateur de ce dernier aux Éditions du Bien Public. Comme graveur, il est surtout connu pour ses illustrations de légendes canadiennes comme la Chasse-galerie et Rose Latulippe (Collection du Musée des Beaux-Arts du Canada). Il fut aussi professeur à l'École du meuble de Montréal et un décorateur ensemblier réputé.


Étincelles n'a pas connu une grande diffusion. Il a été imprimé à seulement 1500 exemplaires. Mais sa publication en feuilleton dans le journal Le Bien Public a permis de rejoindre un lectorat plus important.

L'exemplaire que j'ai acheté usagé a été joliment relié par son ancien propriétaire. La première page porte la signature de Charles-E. Bourgeois pre. Il s'agit, je crois, de l'abbé Charles-Édouard Bourgeois (1898-1990) qui a fondé plusieurs organismes sociaux dans le diocèse de Trois-Rivières.

Voir aussi sur ce blog : Moïsette Olier et Moïse sauvé des eaux.
Et sur Laurentiana : L'homme à la physionomie macabre.

samedi 20 octobre 2012

Les mégissiers

Mégissier : Celui qui apprête les peaux, principalement d'ovins et de caprins, à l'exclusion des grosses peaux de bovins dont s'occupent les tanneurs.

Corroyeur : Celui qui corroie le cuir, qui l'assouplit après le tannage.


Dans l'article Des Hurons à Trois-Rivières, je me demandais ce qui avait pu attirer ces gens si loin de Lorette. La réponse se trouve dans le recensement de 1891. C'est le travail tout simplement. Ils étaient employés comme mégissiers, pour leur habileté à apprêter les peaux d'animaux. Le recensement ne dit pas pour qui ils travaillaient. C'était peut-être pour la Balcer Gloves Co. ou bien pour une autre manufacture de chaussures ou d'autres produits en cuir. Il y en avait plusieurs à Trois-Rivières.

Mégissier est le métier que leur a donné le recenseur qui semblait bien s'y connaître dans ce domaine. Pour leur part, les Hurons de Trois-Rivières se disaient plutôt corroyeurs, un métier dont la définition est assez proche de celle de mégissier. Dans les registres, on les dit parfois corroyeurs.


N'écoutant que mon courage, j'ai donc relevé les mégissiers du quartier Notre-Dame de Trois-Rivières dans le recensement de 1891. J'en ai trouvé cinq qui, je crois, avaient tous des origines huronnes. Il y en avait peut-être dans les autres quartiers de la ville.

Les Hurons de Trois-Rivières n'étaient pas tous mégissiers. Certains étaient charretiers d'autres journaliers. J'en ai même trouvé un qui était constable. Mais je crois que ce travail de mégissier est la raison pour laquelle ils se sont fixés à Trois-Rivières. Ils ont d'abord fréquenté cette ville sur une base saisonnière, comme trappeurs pour vendre leurs fourrures, puis se sont sédentarisés quand des emplois de mégissier ou de corroyeurs sont devenus disponibles pour eux.

Ces Hurons de Lorette étaient déjà très métissés avant leur arrivée à Trois-Rivières. Ils ne se définissaient pas eux-mêmes comme Amérindiens dans les registres et les recensements. Les plus vieux d'entre eux, comme Thomas Laveau, Siméon Romain et Georges Verrette, étaient mégissiers et se sont mariés à Trois-Rivières dans les années 1860. Les plus jeunes ont fait d'autres métiers. Finalement, la plupart se sont assimilés à la population de Trois-Rivières.

Voici donc mes cinq mégissiers du recensement de 1891 :  

Bastien, Édouard (37 ans), sa femme Étudienne (33 ans) et leurs 8 enfants mineurs. Leur patronyme était Sébastien et non Bastien. C'est peut-être une erreur du recenseur, mais plus probablement un changement dans le nom. Beaucoup de Sébastien ont changé leur nom pour Bastien. Édouard Sébastien était le fils de Joseph et de Caroline Blais qui ont vécu à Trois-Rivières. Caroline Blais s'est remariée avec Thomas Laveau avec qui elle a été recensée en 1891(ci-après).

Laveau, Thomas (57 ans) et sa femme Caroline (56 ans).

Romain, Siméon (57 ans), sa femme Delphine (58 ans) et leurs enfants : Théophile (27 ans), Arthur (25 ans), Arthémise (22 ans), Abbé (17 ans). Les garçons travaillaient comme forestiers et la fille Arthémise comme couturière dans une manufacture de coton. On trouve aussi voisins d'eux dans le quartier Notre-Dame, la famille de leur fils Octave Romain (29 ans) qui travaillait comme charretier.

Sioui, David  (36 ans), sa femme Marie (30 ans), leurs enfants : Clarinda (5 ans) et Tancrède (9 mois). Les parents de David habitent avec eux : Clément Sioui (76 ans) et Virginie (66 ans).

Verrette, Georges (58 ans), sa femme Marie (42 ans) et leurs 8 enfants. Leurs enfants plus âgés sont commis-voyageur, journalier, et employés dans des manufactures de gants et de chaussures. Georges Verrette, époux de Marie Francoeur, avait du sang huron par sa grand-mère paternelle Rose Zacharie Thomas, Il est décédé à Trois-Rivières en 1909. Au recensement de 1871 à Trois-Rivières, Georges Verrette se déclarait « rapporteur de fourrures ». 


Note 1 : Le recenseur du quartier Notre-Dame de Trois-Rivières en 1891, un certain N. Marchand qui est mort depuis longtemps, mérite des félicitations. J'ai rarement vu un recensement aussi bien fait.

Note 2 : Il y avait beaucoup de cordonniers dans ce quartier en 1891 : des cordonniers-tailleurs, cordonniers-monteurs, cordonniers-finisseurs, cordonniers-chevilleurs et cordonniers-talonneurs. C'étaient assurément des employés des usines de chaussures. Mais d'autres, qui ne méritaient peut-être pas le titre de cordonnier, étaient simplement désignés comme employés de manufacture de chaussures.

jeudi 11 octobre 2012

Ouvrière à onze ans

L'Amoskeag est l'usine de textile géante de Manchester dans le New Hampshire où ont travaillé des milliers de Franco-Américains.

J'ai déjà présenté l'histoire de cette entreprise écrite par Tamara Hareven et Randolph Langenbach (voir L'Amoskeag sur ce blog). On trouve dans cet ouvrage le témoignage de Cora Pellerin, une ouvrière franco-américaine qui a travaillé à cet endroit de 1912 à 1936. 

J'ai reproduit plus bas le texte intégral de son témoignage que l'on retrouve ici : "I was a wildcat". Ce témoignage a été recueilli vers 1975. Il est particulièrment intéressant pour plusieurs raisons :
  • Elle explique le stratagème qu'utilisaient certaines familles franco-américaines pour envoyer leurs jeunes enfants travailler en usine. Ce comportement était interdit par la Loi américaine qui rendait la fréquentation scolaire obligatoire jusqu'à l'âge de quatorze ans. 
  • Elle compare sa vie aux États-Unis à celle (qu'elle croit) qu'elle aurait eu si elle était restée au Canada. Précisons que son souvenir du Canada datait de 1912. C'était celui d'une société rurale arriérée.
  • Elle raconte le déchirement éprouvé par son père à l'idée d'abandonner sa ferme.
  • Elle a mené une vie très libre pour une femme de son époque.
Cora Pellerin est née sous le nom de Valéda Tourigny le 31 octobre 1900 à Saint-Grégoire dans le comté de Nicolet. Elle était la fille d'Oliva Tourigny et d'Élisabeth Poirier. Elle a épousé Jules Pellerin vers 1930. Ils ont eu deux filles.

Valéda Tourigny-Pellerin, alias Cora, est décédée le 2 décembre 1993 à Hillsborough dans le New Hampshire.

Voici donc son témoignage :

Cora Pellerin : "I Was a Wildcat", 1910s-1930s
 
Pellerin was born in Quebec in 1900, one of sixteen children, and went to work in the Amoskeag mill in Manchester, New Hampshire in 1912.  She worked in the mill until it closed in 1936, and then worked in other mills and factories until 1972.  She was interviewed in the mid-1970s.
 
When I talk about my work in the mill, to my daughters especially, they think it's a story; and when I say something about living on a farm, to them it's a story.  They don't believe it's true that we were that backward.

I came from Canada in 1911.  I started working in 1912 when I was eleven.  My brother-in-law, Bert Molloy, was overseer, and my other boss was John Jacobson....My father and two of my brothers worked in the mills.... We were thirteen in the family; eleven children and my mother and father.  My mother had sixteen children, but five of them died as babies. 

When I was eleven, my father had a birth certificate made for me in the name of my sister Cora, who died as a baby, because you couldn't go in to work unless you were fourteen.  I worked in the old Amoskeag as Cora, but I was naturalized [as a US citizen]  in 1936 as Valeda.  Now I stick to Valeda because of my Social Security, but everyone knows me as Cora.

My father didn't want to sell his farm in Canada.  He cut the first tree when he was thirteen years old in the forest where he made that farm.  He was a farmer, and that was his life.  He came to the States because my mother was brought up here, and she talked my father into bringing the whole family together to Manchester [New Hampshire].

People were doing that in Canada.  When they had three of four children that could work, they would come out for a few years to make money, and then they'd go back to the farm.  It took my father a long time to decide.  They came and stayed for three years; and when they went back in 1914, I was thirteen and working here, so I begged my mother to leave me.  My mother said, "If I can find a good boardinghouse, I'll let you stay." So she found a family-style boardinghouse that would take me, my sister and my brother.  So my mother went back to Canada and we stayed here, but I'm the only one in my family who has always lived in Manchester.

If I wanted to go back on the farm, I'd have to go work in private houses in Montreal and Quebec, take care of the house, wash clothers, help with the food, and whatever there is to be done.  Housemaid.  My mother didn't want that....  When I was a little girl, I liked it on the farm in Canada.  But I didn't miss it, because for me it was paradise here in Manchester. Everything we had on the farm was for a purpose.  When we used to go to school, we'd stop and pick up seom berries.  We'd bring strawberries or raspberries or blueberries or maple syrup to the village, and the ones that didn't have any farms would give us sugar or some food.  We'd exchange that instead of money.  I didn't want to live that way, not after I got my pay every other week.  Live on a farm, raise eight, ten kids - oh no!... And in the winter, the snow was so high it would come all the way up to the windows.  We had a sled.  I remeber we sat on the floor of the sled and they put a big fur rug on top of us; that's how we went to church.  Otherwise we'd freeze to death.

I never missed Canada.  My life is more American.  I worked in Canada during the strike of 1922, in Trois Rivières, but I would never go back there to live.  It was paradise here because you got your money, and you did whatever you wanted with it.

When I first started in the Amoskeag, I worked in the spinning room in the Amory Mill. We all worked together.  The spinning room was for young girls.  We used to dance in the aisles.  We'd go in the hallways, and one would watch for the boss while the other one took care of our work.  We danced, and a Greek boy played the harmonica.  We thought the weave room was for married women and old maids.

When I was seventeen, I got my own room.  I lived there for four years, and then I got an apartment all by myself.... Not too many women were living alone in their own apartments.  I was a wildcat.  Some mothers of my girlfriends, after they knew I was in an apartment, they didn't want their daughters to chum around with me any more.  In those days, if you lived alone in a room, they were afraid their daughters would get the idea.  I had me own home, I had everything.  I cooked my own food.

I knew my husband for ten or eleven years before we got married, because I would never get married while my mother was living.  No! I wanted to take care of her when she got old and sick.... My husband was also still taking care of his mother.... I was satisfied the way I was.  I had plenty of time to raise a family.
I was an old maid at thirty, but I was happy to be an old maid.  My friends were all married with four or five kids.  Some of them were divorced.  I didn't want that.  My mother had sixteen children, and I was right in the middle, so I learned in a hurry.  I made good money, I dressed up well, I went dancing -I was having a good time. Nobody was telling me what to do and when to go to bed.


On trouve aussi dans Asmokeag les témoiganges de deux autres ouvrières franco-américaines : Antonia Bergeron : "We had a lot of misery" et Marie Proulx : "A Life of Glory, to Work in the Mills"

Source : Tamara Hareven and Randolph Langenbach, Amoskeag: Life and Work in an American Factory-City (New York: Pantheon Books, 1978), 201-211.

La photographie est de Lewis Hine (1874-1940). Elle représente une jeune ouvrière de l'usine de coton de North Pormal dans le Vermont. Voir ce site.

Au sujet du travail des enfants en usine, voir aussi sur ce blog : J'ai douze ans madame et Les Chinois des États de l'Est

lundi 13 août 2012

Décès du voiturier Lampron

On trouve dans le journal Shawinigan Standard du mercredi 17 décembre 1947 une notice nécrologique sur le « voiturier » Victor Lampron. 

Cette notice nous apprend que Victor Lampron a été un des premiers résidents de la ville de Shawinigan où il se serait installé en 1900. Rappelons que le village de Shawinigan Falls a été officiellement fondé en 1901. Elle nous apprend aussi qu'il a été le premier fabricant de voitures (carriage-maker) de la ville. On disait alors « voiturier ». Il a ensuite opéré un atelier de mécanique automobile jusqu'à sa retraite en 1945.

Victor Lampron avait épousé, en premières noces, la fille de mon arrière-grand-père Félix Martineau-Saintonge qui était forgeron et voiturier à Saint-Étienne-des-Grès. Mon arrière-grand-père avait l'habitude de prendre des apprentis. Il est donc possible que Victor Lampron, natif de Saint-Boniface de Shawinigan, ait été un apprenti du voiturier Saintonge, ce qui lui aurait permis d'apprendre son métier et aussi de rencontrer sa première femme.Ce n'est qu'une hypothèse.

Victor Lampron et Albina Saintonge mariés en 1904

Victor Lampron, fils d'Olivier et de Marie Caron, est né le 16 avril 1882 dans le rang Quatre de Saint-Boniface. Il a épousé Albina Saintonge, fille de Félix et de Georgiane Paquet-Lavallée, le 30 mai 1904 à Saint-Étienne-des-Grès.Si on en croit l'article du Shawinigan Standard, il se serait donc établi à Shawinigan dès l'âge de 18 ans, 4 ans avant son mariage.

Voici le texte intégral de la notice nécrologique du Shawinigan Standard.

VICTOR LAMPRON AGE 65, PASSES

One of the oldest citizens of Shawinigan Falls, Victor Lampron, who arrives here in 1900, died last Wenesday afternoon at the age of 65. He was the oldest resident of the Ward No.1.

He was the first carriage-maker in Shawinigan Falls and later operated an automobile, paint and fender repair shop. He went into retirement in 1945.

Mr Lampron was married twice; to Dame Alvina St-Onge and Delina Allard, who survives him. He is also survived by three sons, Maurice, Georges and Charles-Edouard, a daughter, Miss Léo Gélinas, a brother, Georges of St.Boniface, his sister-in-law, Mrs Georges Lampron, and several grandchildren, nephews and nieces.

The funeral service wich was largely attended took place on Saturday morning at the St. Bernard parish church, with interment in the local Cemetery

Sincere sympathy to the bereaved.

L'article provient de Google News.

vendredi 6 juillet 2012

Le moulin Murphy

On trouve dans l'Album souvenir de Saint-Narcisse de Champlain, publié en 1954, un texte qui en dit beaucoup sur l'économie de l'industrie du bois de sciage en Mauricie à la fin du XIXe siècle. On utilisait alors la force motrice des cours d'eau pour transformer le pin blanc et l'épinette en planches et madriers. 


Des moulins comme celui qui est décrit dans l'extrait qui suit, il y en avait des dizaines sur le Saint-Maurice et ses affluents, de même que sur les autres rivières de la région dont la Batiscan. Les meilleurs emplacements étaient occupés par les grandes compagnies canadiennes anglaises comme celle des Price. Voici donc le texte sur le moulin Murphy de Saint-Narcisse :
« Il y avait un nommé Thibeaut qui, vers 1860, possédait un moulin à scie à l’emplacement actuel du barrage. Il y avait là de beaux gros pins qui faisaient la joie des bûcheux. Tout le long de la rivière Batiscan, il y avait de ces réserves de pins et d’épinettes. C’est pourquoi une riche compagnie (les Price) décida d’acheter le moulin à n’importe quel prix. Thibeaut lui vendit donc.

Cette compagnie crut mieux faire en transportant ce moulin au pied des chutes qu’on appelle aujourd’hui Murphy, du nom de l’agent de cette compagnie. C’est un nommé Summertown, un vieux garçon malcommode, qui fut le premier représentant de la compagnie. C’est lui qui déménagea le moulin. Il fut presque de suite remplacé par Murphy, un bon catholique père de trois ou quatre enfants.

Le moulin que l’on construisit aux chutes Murphy devait avoir un cent pieds de long. A côté, on fit une cabane où l’on faisait l’électricité. Puis entre le moulin et les chutes, la compagnie construisit un magnifique pont pour permettre aux gens d’aller à Ste-Geneviève. Du côté de St-Narcisse, une dizaine de familles vinrent se construire. Murphy tenait magasin général. On allait à la messe à St-Stanislas.

Une trentaine d’hommes travaillaient au moulin. Ça travaillait sur les quarts, car le moulin marchait jour et nuit. Il y avait en haut de la chute des “baumes” qui fermaient la rivière et empêchaient les billots de passer. Des dalles amenaient les billots au moulin, où ils étaient sciés. Il y avait deux sortes de scie: les scies rondes comme aujourd’hui et les “échasses”: c’était une sorte de grosse sciotte à trois lames montée sur un carrosse. Elle faisait des ripes d’un pouce. Les dents avaient la pointe en bas. On faisait seulement du madrier de quatre pouces. Ces madriers tombaient dans une grosse boîte qui communiquait avec une dalle. Dans la boîte, il y avait deux rouleaux qui poussaient les madriers dans la dalle. Cette dalle allait aboutir sur le haut de la côte de Ste-Geneviève. Là, la compagnie avait fait un chemin ponté avec des gros madriers qui conduisait aux Forges Ste-Geneviève où des charretiers allaient mener les madriers. Aux Forges, il y avait des barques de la compagnie qui transportaient le bois à Montréal.

Seul le bois de première qualité partait pour les Forges. La seconde qualité était empilée du côté de St-Narcisse et vendue aux habitants. Au début, la compagnie donnait les croûtes à qui voulait. Mais il est arrivé que des habitants ont pris du bon bois en cachette avec les croûtes; à partir de ce moment-là, la compagnie engagea un homme pour brûler les croûtes jour et nuit: ce qui fit bien chialer les gens.

L’hiver on faisait la coupe. Les salaires n’étaient pas élevés: un bon homme se faisait six à sept piastres par mois. Les billots ne devaient pas avoir moins de huit pouces et plus de quatre ou cinq noeuds.

Ce moulin marchait bien, mais il coûtait bien cher à la compagnie. Quand Murphy mourut, le nouvel agent de la compagnie décida de déménager le moulin à l’embouchure de la Batiscan, sur le fleuve. Il en coûtait moins cher de “draver” les billots que de les charroyer. C’est ainsi que disparut le moulin des chutes Murphy. »

La chute Murphy de Saint-Narcisse de Champlain


Source : Louis-Paul Méthot, Album souvenir de St-Narcisse de Champlain, s.l., Comité organisateur des Fêtes du Centenaire, 1954: 57-58. L'extrait est tiré des bases de données en histoire de la Mauricie. La peinture à l'huile représentant un vieux moulin à scie est l'oeuvre d'Hélène Martin. La gravure représentant la chute Murphy est tirée de Le Monde illustré, vol. 10 no 493. p. 282 (14 octobre 1893).

lundi 9 avril 2012

Une petite Italie à Shawinigan en 1901

En 1901, peu avant l'incorporation de la ville, les premiers résidents de Shawinigan ont été recensés dans le district H-2 de Saint-Boniface. On voit apparaître dans les pages de recensement quelques centaines de pensionnaires (boarders) qui habitaient chez des familles du lieu. Je crois que ces pensionnaires étaient employés à la construction des installations de la Shawinigan Water and Power et des premières usines : la Pittsburg Reduction Co (Alcan) et la Belgo Pulp, notamment. C'étaient généralement des hommes seuls, parmi lesquels on trouve une forte proportion de noms anglophones. Certaines résidences plus importantes (des auberges?) logeaient  une quinzaine d'hommes pensionnaires, de même que des femmes qui avaient le statut de domestiques.

Les deux dernières pages du recensement sont couvertes d'une centaine de noms italiens : Lacovana, De Santis, Carlino, Pelegrini, etc. Aucun nom francophone ou anglophone parmi eux, ce qui signifie qu'ils résidaient ensemble à l'écart du reste de la population. Il est à noter que ces Italiens étaient locataires (lodgers) et non pas pensionnaires (boarders). Ils cohabitaient à plusieurs (entre quatre et neuf) dans des logements loués. Il n'y avait pas de femmes parmi eux, même si la plupart des Italiens se déclaraient mariés. Le colocataire le plus âgé était désigné chef du logis.

À cette époque, on employait des Italiens pour construire les chemins de fer. À Shawinigan, on terminait alors les voies ferrées qui allaient desservir les usines en construction. D'où venaient ces Italiens ? Peut-être de Montréal ou de New York, mais je crois plutôt que c'étaient des immigrants temporaires qui sont venus au Canada pour la durée des travaux de construction et sont ensuite retournés dans leur pays, comme le font de nos jours les travailleurs agricoles sud-américains. J'imagine qu'ils ont dû, dans un premier temps, construire leurs propres habitations car Shawinigan était alors un véritable boomtown où le logement était rare.

Travailleurs employés à la construction d'un chemin de fer au débu du XXe siècle

vendredi 6 avril 2012

Michel Chartrand à Shawinigan

Quand j'étais jeune à Shawinigan, on entendait souvent dire que Michel Chartrand était responsable du déclin économique de la ville. Je crois que c'était grandement exagéré. La nationalisation de la l'électricité en 1960 a été le facteur déterminant. La nationalisation de la Shawinigan Water and Power a eu pour effet d'égaliser le prix de l'électricité partout au Québec, ce qui privait la « ville de l'électricité » de son principal avantage en matière de localisation des industries consommatrices d'énergie.

On doit cependant reconnaître que l'activité débordante de Michel Chartrand lors de ses séjours dans la région, entre 1951 et 1956, a  profondément transformé le climat des relations de travail. Avec son style fougueux et son langage pour le moins coloré (Tabernacle, de Calice, de Saint-Crême, de Ciboire ...), il réussissait à convaincre les travailleurs d'usines qu'ils étaient exploités par le Grand Capital. Il a participé à des grèves dans au moins six usines de la ville : l'Alcan (aluminium), la Wabasso (coton), la Belgo (papier), la Canadian Resins (plastique), la Canadian Carborandum (abrasifs) et la Dupont (cellophane).

On trouve une chronologie de ses activités syndicales sur le site Québec un pays. En voici quelques extraits :

1951 : Il travaille dans la région de Victoriaville et de Shawinigan pour la Fédération nationale du vêtement de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC devenu plus tard la CSN) et devient agent d’affaires au Conseil central de Shawinigan. Il assume cette fonction jusqu’en février 1952. Il intervient dans la grève des travailleurs de l’Alcan de Shawinigan et est arrêté par la Police provinciale.

1952 : Responsable de la mobilisation des syndiqués de Shawinigan et de Grand-Mère pour les travailleurs et travailleuses de la Wabasso. Chroniques radiophoniques deux fois par semaine. Arrestations, procès et incarcération de février à juin. En septembre, il participe au congrès de la CTCC à Shawinigan. 
 
1953 : Engagé comme propagandiste temporaire à la CTCC. Congédié puis rétabli dans ses fonctions à la suite de la décision du tribunal d’arbitrage. Jean Marchand, alors secrétaire général de la CTCC, s’était opposé à sa réembauche, après quelques accrochages. De 1954 à 1957, il sera deux fois remercié par la CTCC et il gagnera ses deux arbitrages. 

1955 : Travaille au Conseil central de Shawinigan comme conseiller technique. Il participe à la grève des travailleurs de la Consolidated Paper (division Belgo), la Belgo. Sept arrestations, sept incarcérations, et trois condamnations.

1956 : Conseiller technique du Conseil central de Shawinigan - Grand - Mère pour les grévistes de Canadian Resins, Canadian Carborandum et Dupont. À la radio, il anime une série de tribunes téléphoniques dans la région de la Mauricie.

dimanche 26 février 2012

Disparition du pin blanc au lac Wyagamac

J'ai déjà traité sur ce blog de la disparition du pin blanc qui était autrefois l'espèce dominante des forêts de la Mauricie (voir Le pin blanc). Dans la Flore Laurentienne publiée en 1935, le frère Marie-Victorin expliquait ce phénomène par la surexploitation de l'espèce à laquelle s'est ajoutée une maladie parasitaire, la rouille du pin blanc.

Un rapport du ministère des Terres et Forêts datant de 1908 donne une autre explication : il en attribue la cause à de mauvaises méthodes d'exploitation forestière. Voici un extrait de ce rapport qui porte sur la région du lac Wyagamac à l'est de La Tuque :

Le pin blanc est très rare; les marchands de bois n’ont laissé debout que les arbres ou trop éloignés ou trop pourris, leur coupe étant impossible ou peu profitable. Cette essence s’est peu reproduite, on trouve ici et là des bouquets de jeunes plants qui paraissent souffrir de l‘ombre épaisse que font les têtes de sapins.

Là où on fait des coupes, le sol est jonché de têtes d’arbres non débranchées et de toutes sortes de débris qui sont le résultat d’une exploitation mal [le mot n’est pas écrit] et mal conduite: à tous ces détritus viennent s’ajouter les arbres que le vent a déracinés; on voit aussi les éclaircis occupés par une masse confuse qui empêche les semences de prendre terrain, ou de se développer lorsqu’elles ont pu germiner. 

Source : Bases de données en histoire de la Mauricie. Région du St-Maurice: description des cantons arpentés, explorations de territoires et levers de plans de rivières, 1889-1908, Québec, Ministère des terres et forêts, Service des arpentages et Service du cadastre, 1908: 15-16.

jeudi 9 février 2012

La grève des Américains

Dans son reportage sur la fermeture de la papeterie Belgo de Shawinigan, en mars 2008, Pierre Foglia nous racontait à quel point les travailleurs de cette usine étaient fiers de leur travail (voir Le bonheur de travailler). Pour comprendre la source de cette fierté, il faut remonter un siècle en arrière, jusqu'en 1907, l'année de la grève des Américains. 

Au départ, à la Belgo, les emplois qui exigeaient le plus de compétences techniques étaient réservés à des travailleurs américains expérimentés. Les Canadiens-français, fils de cultivateurs ou de forestiers de la région, qui n'avaient pas l'expérience des machines à papier journal, devaient se contenter d'emplois de manoeuvre moins bien rémunérés. La situation a changé en 1907, quand les papetiers américains ont déclenché une grève spontanée.

Dans Shawinigan depuis 75 ans (page 265), Fabien Larochelle rapporte à ce sujet un témoignage d'Aquila Dehauffe qui a été le secrétaire de Hubert Biermans, directeur de l'usine :
"Pendant les 25 années qu'il dirigea l'usine de la Belgo, il n'y eut jamais de grève parmi les Canadiens-français. Seuls les conducteurs américains des machines à papier se sont mis un jour en grève, pour une vétille. Le lendemain, M. Biermans donnait ordre d'adresser les chèques de salaires aux grévistes en leur faisant part qu'il n'avait plus besoin de leurs services : entre-temps, il avait fait appel aux Canadiens-français qui étaient à la remorque des Américains et, tous ensemble, ils réussirent à remettre les machines en marche. Cette affaire avait couté $60,000 à la compagnie."
Les premiers travailleurs de la Belgo étaient sans doute très fiers d'avoir pu remplacer au pied levé des ouvriers spécialisés. Ils avaient compris le fonctionnement des machines en voyant travailler les Américains. Pour ces gens courageux mais peu instruits, la conduite des énormes machines à papier était un exploit. Leur savoir-faire et leur fierté se sont ensuite transmis aux générations suivantes jusqu'à ce jour de mars 2008 où l'usine a fermé définitivement ses portes.

Voir aussi sur ce blog : Du Congo à Shawinigan