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lundi 25 novembre 2013

La légende du Picoté

Le contexte

La légende du Picoté nous a été rapportée par l'annaliste du couvent des Ursuline des Trois-Rivières en 1911. Elle est basée sur un événement, réel ou imaginaire, qui se serait produit à Louiseville au tournant du XVIIIe siècle, à la fin des guerres franco-iroquoises. Louiseville, autrefois appelée Rivière-du-Loup, a été fondée en 1665 sur le bord du Lac-Saint-Pierre qui est formé par un élargissement du fleuve Saint-Laurent. À ses débuts, la bourgade était directement exposée aux attaques des Iroquois qui pénétraient dans le fleuve par la rivière Richelieu sur la rive Sud à la hauteur de Sorel.

Cette carte moderne de la Réserve mondiale de la biosphère du Lac Saint-Pierre situe les lieux où se déroule la légende du Picoté.

Source de la carte


Légende du Picoté

« Un ancien de Louiseville nous a raconté la légende du Picoté.  

M. le Chevalier de Lamirande, dont la terre confinait au lac St- Pierre, parti pour la chasse, avait laissé au logis sa jeune femme et un nouveau-né. Madame Lamirande voit venir une flottille d'Iroquois. « Je suis morte ! » se dit-elle ; et devant ses yeux étincellent les horreurs du scalpel, l'enlèvement, la mort sur le bûcher.

Mais tout à coup une lueur d'espoir brille dans son intelligence. Elle saisit son enfant, l'enveloppe de linges, le prend dans ses bras, et dans cette attitude, elle se met sur le seuil de la hutte. La fumée qui s'échappe de l'humble toit attire les sauvages. D'aussi loin qu'elle les aperçoit, elle leur fait signe, par les plus énergiques démonstrations, que son enfant a la picote. Elle met les doigts sur sa figure, indiquant qu'elle est picotée et elle les reporte sur le corps de l'enfant qu'elle présente comme criblé. 

A peine les sauvages eurent-ils saisi sa mimique que ces guerriers, si avides de sang et de carnage, rebroussent chemin et s'enfuient à toutes jambes. Madame Lamirande, grâce à cet ingénieux stratagème, avait sauvé sa vie et celle de son enfant. »
(source : Les Ursulines des Trois-Rivières depuis leur établissement jusqu'à nos jours, tome quatrième, Imprimerie de l'Action sociale, Québec, 1911, page 36).
  
Histoire réelle ou inventée ?

La légende est révélatrice de la terreur qu'inspiraient les Iroquois.

Elle tient de faits réels. Jean Dulignon, sieur de La Mirande, était le fils d'Élie, procureur au duché de LaRochefoucaud. Il a vécu à Montréal où il est arrivé vers 1670. Son fils Pierre, sergent de la Compagnie de Cabanac, s'est marié à Louiseville le 27 juillet 1703 et son premier enfant est né à cet endroit en 1705. 

Il y a un anachronisme. La Grande paix de Montréal a été signée en 1701. Elle mettait fin officiellement aux raids des Iroquois dans la colonie. Mais il est possible que des bandes d'Iroquois aient continué de fréquenter le Lac Saint-Pierre après la signature du traité, sans pour autant attaquer les colons. On comprend qu'une jeune femme laissée seule avec son bébé ait pu paniquer en les voyant arriver.

Par ailleurs, la varicelle ou picote était mortelle pour les Amérindiens qui ne possédaient pas d'anticorps contre cette maladie. Davantage que les guerres ou l'alcool, les maladies infectieuses apportées par les Blancs ont été la principale cause du déclin des populations autochtones en Amérique du Nord.

mardi 3 avril 2012

Pâques selon Fréchette

Louis Fréchette (1839-1908) a écrit vers 1890 un conte intitulé Les Cloches de Pâques. Ce conte est basé sur une légende bien connue selon laquelle les cloches des églises s'envolent vers Rome, pendant la nuit du Vendredi saint, et reviennent le Dimanche de Pâques pour sonner la résurrection du Christ. L'origine de cette légende serait l'interdiction faite aux églises de sonner les cloches du Vendredi saint au Dimanche de Pâques. En France et en Belgique, les cloches de Pâques rapportent de leur voyage à Rome des oeufs en chocolat pour les enfants. Voici donc le conte de Fréchette :

Les Cloches de Pâques

Une légende bien gentille, bien fraîche, bien poétique, et que je serais bien fâché de voir disparaître de l’Évangile des petits enfants, c’est celle des Cloches de Pâques.

Les cloches de Pâques s’évadant silencieusement de leurs cages aériennes, dans la nuit lugubre du Vendredi-Saint, et, ainsi, que de grands oiseaux mystérieux, filant à travers l’espace jusqu’à la Ville-Éternelle, pour s’en revenir toutes gaies, tout enrubannées, légères et sonores, nous annoncer, de leurs carillons joyeux, la suprême et consolante nouvelle : Resurrexit sicut dixit !

Quand j’étais tout petit, tout petit, c’était là pour moi une des illusions les plus dorées, une des croyances les plus chères qui aient jamais bercé mon enfance et hanté ma cervelle de moutard enthousiaste et avide de merveilleux.

Le soir du Jeudi-Saint, les deux coudes sur l’allège de ma fenêtre, les deux poings dans les cheveux, comme pour mieux aiguiser l’intensité de mon attention, je regardais longuement, longuement, les grands clochers de Québec s’effacer et s’évanouir par degrés dans les ors estompés du crépuscule, et finalement disparaître dans la teinte uniforme et brumeuse de la nuit.

Alors, je voyais – oui, vous pouvez m’en croire – je voyais les grands clochers de Québec s’éclairer tout à coup comme d’une vague et phosphorescente lueur de rêve.

Les auvents des vieilles tours s’ouvraient d’eux-mêmes, ou tout au moins cédaient sous l’effort de mains invisibles.

Et, comme une volée d’oiseaux de bronze s’échappant des cavités sombres, les cloches, muettes depuis le matin, prenaient ensemble leur vol pour s’en aller se perdre au loin, bien loin, dans les profondeurs enténébrées du ciel.

Je les voyais comme je vous vois : les grosses, à l’essor plus pesant, tenant l’arrière-garde, et, gravement, ayant l’air de commander la manoeuvre.

Les petites, plus alertes et plus légères, un peu folichonnes peut-être, voltigeant en avant, comme dans une envolée de jeunesse, toutes fières – je le devinais – de cette liberté d’un jour, avec l’immensité des airs pour domaine et pour limites.

Et quand la belle vision s’était éteinte dans les lointains nébuleux de la nuit tombée, je quittais ma chère fenêtre et j’allais me blottir frileusement sous mes couvertures, avec une émotion dont je sens encore le délicieux ébranlement.

Ô souvenirs d’enfance ! on a beau vieillir, comme vous nous tenez bien au coeur, à toutes les fibres du coeur !

Comme vous avez surtout de bons retours attendris !

À propos de retour, je n’ai jamais vu celui des cloches de Pâques. Elles revenaient trop tard pour qu’on me permît de rester debout à les attendre ; et trop tôt, le matin, pour que je pusse être témoin de leur rentrée triomphale dans les lanternes vides des grands clochers de Québec, dont les arêtes métalliques s’allumaient aux premiers feux du jour naissant.

Mais je sais qu’elles arrivaient de Rome, ointes et bénites par le pape, et mises comme des princesses, avec de longues écharpes de satin rose, des couronnes de diamants et de fleurs, et de belles robes d’or et d’azur flottant radieuses dans les airs irisés par les reflets de l’aurore.

Cette légende des Cloches de Pâques m’a toujours ravi ; mais je croyais sincèrement être le seul qui eût jamais assisté de visu au fantastique départ, lorsque hier matin, je vis venir à moi, toute souriante et battant des mains, ma petite Pauline.

Cinq ans ! juste assez d’âge pour converser avec une poupée, c’est-à-dire pour se laisser caresser par cette divine sylphide que les sages de ce monde ont surnommée la folle du logis ; mais, aussi, juste assez de connaissances pour, à un moment donné, se laisser entraîner par quelque parent de la sylphide jusque sur le terrain scabreux du mensonge.

– Papa, me dit-elle, devine ce que Pauline a vu cette nuit !

– Les cloches partir pour Rome, sans doute ! fis-je, dans l’intention d’intéresser la mignonne.

– Qui te l’a dit ?

– Mon petit doigt.

– Oh ! que c’était joli, papa ! s’écria-t-elle en tendant ses menottes dans un grand geste d’admiration.

– Où les as-tu vues, comme cela, les belles cloches ?

– Les ai vues sortir du clocher et des grandes tours, là-bas.

– Vraiment ?

– Oui, papa ; parties avec des ailes, dans le ciel.

– Ah !

– Oui, oui ! comme des oiseaux, c’était beau, beau !

– Il y a autre chose qui n’est pas beau du tout, et c’est ce que tu fais là, Pauline.

– Quoi ?

– Un mensonge.

– Un mensonge ? Non, papa, Pauline ne ment pas ; c’est la vérité.

– Pauline !

– Sûr, papa, sûr et certain !

– Écoute, ma fille, je ne puis pas te permettre de conter des histoires comme celle-là ; tu n’as pas vu les cloches partir pour Rome.

– Oui, papa, Pauline les a vues toutes, toutes ! fit l’enfant les larmes aux yeux et un sanglot sur les lèvres.

Devant cette insistance, et surtout cet air de sincérité, j’hésitais, désespéré, comme on le suppose bien, de voir mon enfant mentir avec un pareil aplomb.

Je tâchai de la faire revenir sur ses pas :

– Voyons, lui dis-je avec insinuation, écoute, ma chérie ; les cloches ne partent que la nuit, tu ne pouvais pas les voir sortir du clocher de Saint-Jacques et des tours de Notre-Dame. Il faisait trop sombre, et c’est trop loin...

– Ah ! mais, papa, Pauline les a pas vues comme ça, tiens, s’écria-t-elle en s’écarquillant les yeux avec ses petits doigts ; pas comme Pauline te regarde, toi !

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Pauline les a vues les yeux fermés comme ça, tiens !

Et la petite fermait les yeux bien serrés.

– Quand Pauline ouvrait les yeux, voyait tout noir ! ajouta-t-elle.

Et j’embrassai la chère petite, franchement ému de reconnaître si bien chez elle la fille de son père.

Voilà la preuve, mes amis, qu’on peut fort bien voir s’envoler les cloches de Pâques ; il n’y a qu’à le vouloir.

jeudi 22 décembre 2011

Le Bonhomme sept-heures

Autrefois, les rebouteux, ramancheurs ou ramancheux étaient aussi désignés sous le nom anglais de « bone setter ». Ces soigneurs n'avaient pas de formation médicale mais ils pouvaient, grâce à leur dextérité, replacer des os fracturés ou déplacés. C'était évidemment très douloureux et les enfants qui entendaient les clients hurler avaient très peur du « bone setter ».

Les mères menaçaient leurs enfants qui n'étaient pas sage d'aller chercher le « bone setter » pour les punir. Le terme s'est ensuite francisé pour devenir Bonhomme sept-heures, le méchant qui punissait les enfants désobéissants qui rentraient trop tard le soir. C'est ainsi que les langues évoluent, par des emprunts qui sont adaptés aux contexte local.


C'est une explication plausible de l'origine d'un personnage que l'on retrouve dans plusieurs légendes du Canada français et qui se promenait avec un grand sac dans lequel il enfermait les enfants. 

Certains croient que l'origine du personnage serait plus ancienne et viendrait du breton Bonhomme basse heure. C'est ce qui expliquerait qu'on retrouve aussi des histoire de Bonhomme sept-heures en Acadie.

L'image du Bonhomme sept-heures est une acrylique qui provient de ce site. Je n'en connais pas l'auteur.

samedi 20 mars 2010

Le Windigo

Yvon Therriault, L'apostolat missionnaire en Mauricie, Trois-Rivières, Éditions du bien public, 1951.

Dans L'apostolat missionnaire en Mauricie publié en 1951, le journaliste Yvon Therriault raconte la légende du Windigo le Méchant Manitou des Algonquins. Cette publication faisait partie de la collection "L'histoire régionale" des Éditions du Bien Public de Trois-Rivières, dirigée par l'abbé Albert Tessier. Elle se vendait un dollar et 50 cents. L'illustration de la couverture est d'Ozias Leduc.

Au début du XXième siècle, la légende du Windigo, aussi appelé Witiko (le cannibale), demeurait très présente chez les Têtes-de-Boule du Haut-Saint-Maurice, malgré leur conversion au catholicisme. Souvent, les Amérindiens convertis se comportaient en fervents chrétiens quand ils retrouvaient leurs missionnaires l'été au poste de traite, mais ils renouaient ensuite avec certaines de leurs anciennes croyances quand ils s'enfonçaient dans la forêt pour passer l'hiver.

Therriault a tiré la description qui suit des notes du Père Guignard, un missionaire Oblat qui a fréquenté les Amérindiens de la Baie de James et du Haut-Saint-Maurice pendant un demi-siècle :
Dès sa plus tendre enfance, le jeune Tête-de-Boule apprend à redouter cet être car la maman Indienne endort son poupon en lui parlant à voix basse de ce Méchant Manitou. Pour "protéger" son enfant, elle l'enveloppe dans ses couvertures et le presse sur son coeur.
Parvenu à l'adolescence, l'Indien saura que le Windigo est "possédé du démon". Toujours, le Windigo aura été un puissant jongleur, un sorcier terrible et féroce. Les Windigos n'ont jamais formé un groupe nombreux : on en connaît un ou deux dans tout le pays. Il arrive même que, durant plusieurs années, aucun Windigo n'a fréquenté la région. Des femmes Windigos, presque jamais.
Un Windigo se promène sans vêtement par toute température. Il se mange les lèvres, ce qui lui fait une bouche affreuse. Sa respiration produit un sifflement aigu. Le Windigo mange du bois pourri et des champignons, la mousse des marais ou de la chair humaine en décomposition. Ses mains ressemblent aux pattes d'un ours. Sa force détruit tout, mais rien ne peut tuer un Windigo. En un instant, le Windigo allume mille feux qu'il éteint en deux secondes. D'un bond, il fiche un couteau à la cime d'un arbre. Dans sa course, il effleure la terre et disparaît dans les nuages. Il plonge sous l'eau avec la rapidité d'un huard, mais peut traverser un lac sans monter à la surface pour respirer. Parfois, il met le pied sur un copeau de pin, et traverse un lac en soulevant des vagues capables de chavirer un canot. Si un Windigo vous suit, il attendra les ténèbres pour vous manger.

Source : L'apostolat missionnaire en Mauricie pp 103-104.
La légende du Windigo semble très ancienne. On la retrouve chez différents peuples qui parlent des langues de la famille algonquienne. Ce mythe servait à renforcer le tabou à l'encontre du cannibalisme pendant les famines qui survenaient souvent en hiver. Celui qui transgressait le tabou en mangeant la chair de ses semblables était ainsi puni : il était changé en Windigo. L'illustration ci-contre est de Nerval Morrisseau de la réserve de Sand Point près de Thunder bay en Ontario, un artiste d'ascendance Ojibwée.

mardi 16 mars 2010

Jaquette-à-Simon

Le Dictionnaire biographique du Canada a consacré un article à Pierre-Léon Ayotte qui était surnommé Jaquette-à-Simon (ici). ll est né le 17 avril 1845 à Saint-Stanislas-de-la-Rivière-des-Envies dans la comté de Champlain. Il était le fils de Pierre Ayotte dit Simon, cultivateur, et de Marguerite Lapointe dit Tousignant.

Pierre-Léon avait une phobie : il avait en horreur le port des pantalons. Il portait toujours une sorte de jaquette boutonnée sur le devant comme un paletot qui tombait sur ses jambes. Quand on lui mettait un pantalon ou une culotte, il allait se cacher pour les déchirer. Il avait aussi la manie de cacher des objets.

Sa maladie mentale était peut-être due à une forte fièvre qu'il avait eue enfant et qui lui aurait laissé une lésion au cerveau. Les habitants du village croyaient plutôt qu'il était possédé du Démon. Selon les ragots qu'ils colportaient à son endroit, son père aurait fait un pacte avec le Diable pour qu'il arrête les pleurs incessants de Pierre-Léon lorsqu'il était bébé. Certains affirmaient même avoir été témoins de manifestations surnaturelles autour de la maison des Ayotte. C'est ainsi que naquit la légende de Jaquette-à-Simon.

Pierre-Léon Ayotte a toujours vécu en marge de la société. Il a gagné sa vie comme ouvrier. Il est décédé à l'âge de 61 ans le 27 février 1907 à Sainte-Geneviève-de-Batiscan.

Je n'ai pas trouvé le mariage de ses parents. Il y avait beaucoup d'Ayotte aux XIXe siècle dans la région de la rivière Batiscan. Certains d'entre eux ont pris le surnom de Simon pour se distinguer des autres. Les Ayotte dit Simon étaient des descendants de François-Simon Ayotte et d'Élisabeth Thiffault dit Lasavane qui se sont mariés le 12 février 1747 à Sainte-Geneviève-de-Batiscan. Selon Jeanine Trépanier-Massicotte (ici page 117), ce couple compte parmi les pionniers de la paroisse de Saint-Stanislas.

La carte postale ci-après présente une photo du village de Saint-Stanislas vers 1905-1910. Elle a été prise par le photographe Pinsonneault de Trois-Rivières. Remarquez le chemin en terre, le trottoir en bois et les poteaux de téléphone plantés dans la rue.