jeudi 11 février 2010

L'arrivée d'Olivier Lampron à Saint-Boniface

La famille d'Olivier Lampron, originaire de Saint-Sévère, est arrivée à Saint-Boniface de Shawinigan après le 12 décembre 1862 et avant le 25 juillet 1865, probablement au cours des premiers mois de l'année 1863. Les informations dont nous disposons actuellement ne permettent pas d'être plus précis.

La première mention officielle de la présence de cette famille à Saint-Boniface est datée du 25 juillet 1865, le jour du mariage d'Hermine Lampron et de Charles Jerbeau. Dans cet acte de mariage, les parents d'Hermine, Olivier Lampron et Anastasie Gélinas, sont dits habitants de la paroisse de Saint-Boniface.

Ils habitaient encore à Saint-Sévère le 12 décembre 1862 quand Olivier s'est porté acquéreur, au prix de 700 piastres, d'une terre avec bâtiments, le lot 16 du rang quatre de Saint-Boniface. Dans l'acte d'achat de cette propriété, Olivier Lampron est dit cultivateur de la paroisse de Saint-Sévère. Leur départ pour Saint-Boniface est donc postérieur à cette date. Comme il y avait déjà des bâtiments sur la ferme de Saint-Boniface, j'imagine qu'ils ont pu y aménager dans les premiers mois de l'année 1863.

L'acte de vente du 12 décembre 1862 mentionne aussi une autre terre de Saint-Boniface, le lot 14 du troisième rang qu'Olivier Lampron possédait déjà et qui a servi de garantie de paiement. Il n'y avait aucun bâtiment sur cette autre terre évaluée à 400 piastres. C'était probablement une concession non encore défrichée.

L'acte d'achat du lot 16
Voici le texte de l'acte d'achat du lot 16 du rang Quatre de Saint-Boniface, tel qu'il apparaît au greffe du notaire Uldéric Brunelle de Saint-Étienne-des-Grès :

12 dec. 1862. Vente par Louis Martin à Ol. Lampron. Pardevant les notaires publics pour le Bas-Canada, résidant dans le District des Trois-Rivières, soussignés. Fut présent sr Louis Martin cultivateur demeurant en la paroisse de St-Boniface de Shawinigan.

Lequel a par ces présentes vendu, cédé et transporté dès maintenant et à toujours avec garantie tant de droit que de fait au sr Olivier Lampron cultivateur de la paroisse de St-Sévère dans le comté de St-Maurice à ce présent et acceptant acquéreur pour lui ses hoirs et ayant causes à l'avenir, c'est à savoir : une terre située dans le quatrième rang de la dite paroisse de St-Boniface de Shawinigan étant la juste moitié sud du lot numéro seize de la contenance de deux âcres de front sur environ vingt-cinq âcres de profondeur plus ou moins. Prenant son front aux terres du troisième rang et se terminant en profondeur aux terres du cinquième rang, joignant au sud Joseph Bellemare et au nord Joseph Lemay avec les bâtisses dessus construites (...)

La présente vente est faite à la charge par le dit acquéreur de payer (...) sept cent piastres a compte sur quoi le dit acquéreur a payé comptant en passant ces présentes la somme de cent piastres et dont quittance d'autant et la balance sera payable comme suit, à savoir : cent piastres dans ce courant du mois de mars mille huit cent soixante et trois et ensuite pareille somme de cent piastres dans le courant du mois de mars de chaque année subséquente jusqu'au parfait paiement de la dite somme de six cents piastres sans intérêt.

Et pour sureté de la garantie ci-dessus stipulée le dit Louis Martin a spécialement affecté et hypothéqué jusqu'au montant de la somme de quatre cent piastres une terre située dans le troisième rang de la dite paroisse de St-Boniface de Shawinigan étant le lot numéro quatorze contenant environ cent acres en superficie tenant son front aux terres du quatrième rang et se terminant en profondeur aux terres du rang, joignant au sud Joseph Lafrenière et au nord à un nommé Bellemare, sans bâtisse construite. (...)

Fait et passé à St.-Étienne, Étude du notaire U. Brunelle, sous le numéro cent trente trois, douze décembre après midi, de l'an mil huit vent soixante et deux, et ont les dits vendeur et acquéreur déclaré ne savoir écrire ni signer de ce enquis après lecture faite.

mercredi 10 février 2010

Un cas d'homonymie à Saint-Étienne-des-Grès

Deux frères, Joseph et Victor Milot, ont épousé deux Marie Lefebvre en 1869 et 1877, ce qui est une source de confusion pour les généalogistes. Un chercheur un peu pressé a conclu que Joseph et Victor étaient une seule et même personne; il a donc créé un nouveau personnage "Joseph-Victor" Milot ! Pour compliquer le tout, Victor Milot devenu veuf se remarie avec Virginie Bastarache en 1880. Voici les trois mariages en question :

  1. Joseph Milot, fils d'Édouard Milot et de Marie Rivard, épouse Marie Lefebvre, fille de Pierre Lefebvre et d'Ursule Boisvert, le 28 novembre 1869 à Saint-Étienne-des-Grès. Ils font baptiser 5 enfants à Saint-Étienne-des-Grès de 1870 à 1880. Ils déménagent ensuite à Pointe-du-Lac où ils font baptiser 4 autres enfants.
  2. Victor Milot, fils d'Édouard Milot et de Marguerite Rivard, épouse Marie Lefebvre, fille de Jean-Baptiste Lefebvre et d'Élisabeth Lacerte, le 30 octobre 1877 à Yamachiche.
  3. Victor Milot, veuf de Marie Lefebvre, épouse Virginie Bastarache, fille d'Uldoric Bastarache et de Caroline Boisvert, le 26 octobre 1880 à Saint-Étienne-des-Grès. Ils font baptiser 8 enfants à Saint-Étienne-des-Grès de 1881 à 1896.
Joseph et Victor Milot étaient bien frères même si le prénom de leur mère diffère dans les actes de mariage (Marie et Marguerite). Par ailleurs, leurs épouses, les deux Marie Lefebvre, étaient cousines germaines; c'est probablement ce lien de parenté qui a permis à Victor de rencontrer la deuxième Marie.

Plusieurs membres de cette famille ont vécu en Nouvelle-Angleterre. Les deux frères Joseph et Victor, sont allés à Granitville dans le Massachusets où on mentionne leur présence en 1905 et 1910. Odélide Milot, la fille de Victor était à Manchester dans le New Hampshire en 1953; sa fille Médora est décédée dans cette ville en 2008 (avis de décès ici).


Voir aussi sur ce blog : Un cas d'homonymie à Yamachiche

mardi 9 février 2010

De la Mauricie à la Nouvelle-Angleterre

Dans son étude sur les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, Yves Roby mentionnait le phénomène de jumelage entre certaines paroisses du Québec et certaines villes américaines. Par exemple, selon l'auteur, les gens de Rimouski allaient surtout à Salem et ceux de Saint-Ours à Southbridge MA.

J'ai trouvé dans les registres paroissiaux et les actes notariés plusieurs mentions de la présence d'individus ou de familles du comté de Saint-Maurice en Nouvelle-Angleterre. Je me suis amusé à compiler ces mentions pour déterminer les principales destinations des habitants de cette région et vérifier si le phénomène du jumelage dont parlait Yves Roby s'applique. Rien de bien scientifique. J'ai relevé en tout 79 mentions d'individus ou de couples originaires de quatre paroisses rurales voisines (Saint-Boniface de Shawinigan, Saint-Étienne-des-Grès, Saint-Barnabé et Saint-Sévère) entre 1866 et 1967. Voici les résultats :
  • Manchester NH : 28 mentions
  • Lowell MA : 9 mentions
  • Waterburry CO : 8 mentions
  • Westford MA: 4 mentions
  • Malborough : 3 mentions
  • New Bedford MA : 3 mentions
  • Autres destinations : 24 mentions
Le résultat le plus significatif, à mon avis, est la très forte concentration de migrants à Manchester dans l'État du New Hampshire. Plus du tiers des migrants mentionnés sont allés dans cette ville. Voici, par ordre alphabétique, les 28 individus ou couples dont la présence à Manchester est mentionnée; j'ai ajouté entre parenthèses l'année de la mention :
  1. Théophile Biron (1869)
  2. Adrien Blais et Éléonore Lupien (1891)
  3. Barnabé Blais et Émilie De la Durantaye (1902)
  4. Casimir Blais et Phélanise Lapolice (1881)
  5. Euchariste Bellemare et Elzire-Sophie Blais (1931)
  6. David Bourassa et Sophie Lemay (1923)
  7. Jacques Bourassa et Sophie Lemay (1916)
  8. Hercule Carbonneau et Marie Godin (1911)
  9. Louis Carbonneau et Séraphine Gélinas (1909)
  10. Alexis Caron et Élisabeth Burgin (1868)
  11. Cyriac Caron (1869)
  12. Omer Caron (1869)
  13. François Dozois et Emma Thibault (1901)
  14. Gonzalve Gagnon et Zénaïde Rousseau (1914)
  15. Évariste Gélinas et Marie Leclerc (1929)
  16. Napoléon Gélinas et Herméline Lacerte (1909)
  17. Moïse Goulet (1866)
  18. Napoléon Houle et Madgery Philibert (1913)
  19. Olivie Lampron et Marie Caron
  20. Zacharie Lamy et Emma Pellerin (1908)
  21. Joseph Lemay et Herméline Lamy (1912)
  22. Onésime Lemire et Odile Picher (1901)
  23. Noé Marchand et Zélia Lacourse (1909)
  24. Hyacinthe Matteau et Elzire Boisvert (1912)
  25. Cyprien Milot et Adéline Milot (1953)
  26. Adélard Ricard et Marie Castonguay (1908)
  27. Jean-Baptiste St-Cyr et Mathilde Roberge (1889)
  28. Hilaire St-Onge et Adéline Chainé (1886)
Certains de ces individus ou couples sont apparentés. Il s'agit en fait de groupes familiaux qui ont migré dans une même ville. Ainsi, les frères Alexis, Cyriac et Omer Caron de Saint-Boniface, de même que Théophile Biron qui était le beau-frère de Cyriac Caron, sont mentionnés en 1868-1869. Ces derniers sont ensuite revenus au Québec. On retrouve aussi 4 frères et soeur Blais de Saint-Barnabé (Adrien, Barnabé, Casimir et Elzire-Sophie) qui sont mentionnés entre 1881 et 1931. Ces derniers étaient les frères et soeur de Fridoline Blais la centenaire dont il a été question dans la chronique du 11 novembre 2009 (ici). Ils sont restés à Manchester. Le nom de famille Blais est aujourd'hui commun dans cette ville.

Par ailleurs, les frères Joseph et Victor Milot de Saint-Étienne-des-Grès sont mentionnés en 1905 et 1910 à Graniteville, un village où on exploitait des carrières de Granit et qui fait maintenant partie de la municipalité de Westford dans le Massachusets. Plusieurs Milot de Westford sont morts au combat pendant les deux guerres mondiales. Une rue porte aujourd'hui le nom de Milot Road. Odélide Milot, la fille de Victor et de Virginie Bastarache, est mentionnée à Manchester dans le New Hampshire en 1953.

Soulignons en terminant que plusieurs des plus grands centres de population canadienne-française en Nouvelle-Angleterre ne semblent pas avoir attiré les gens originaires des quatre paroisses du comté de Saint-Maurice. On ne trouve aucune mention dans ma liste de 79 individus ou couples pour les villes de Fall River MA, Woonsocket RH, Holyoke MA et Lewinston ME, entre autres.

J'essaierai d'augmenter l'échantillon pour voir si les conclusions énoncées plus haut demeurent valides.

Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre

L'historien Yves Roby a publié en 1990 "Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre", une étude très complète sur l'émigration des Canadiens-français dans cette région des États-Unis. Ça se lit comme un roman.

Il mentionne dans la présentation que "de 1840 à 1930, environ 900 000 personnes quittent le Québec pour les États-Unis. C'est considérable (...) en l'absence d'émigration, la population franco-québécoise, qui dépassait à peine un demi-million vers 1840, se serait chiffrée à environ 9 millions en 1980. Le déficit dû à l'émigration atteint donc 4 millions de personnes."

Albert Faucher - qui m'a enseigné l'histoire économique du Canada à l'Université Laval vers 1975 -voyait dans l'émigration vers les États-Unis "l'événement majeur de l'histoire canadienne-française au XIXe siècle".

C'est la poussée démographique - la population canadienne-française double ses effectifs à tous les 25 ou 28 ans - et conséquemment la rareté des terres agricoles qui provoque l'exode. Les gens partent en groupe et vont rejoindre des connaissances déjà établies en Nouvelle-Angleterre. "La migration en chaîne établit des jumelages entre des villes américaines et des paroisses québécoises et renforce les petites colonies où la chance et le hasard avaient conduit les premiers arrivants. Ainsi, en 1850, 70 % des Canadiens-Français de Southbridge au Massachusetts proviennent de Saint-Ours (... Quant à Salem, c'est de Rimouski et des environs que vient la population canadienne-française."

C'est durant les quatre dernières décennies du XIXe si`cle, soit de 1860 à 1900, que les Canadiens-Français du Québec arrivent en masse en Nouvelle-Angleterre pour y travailler dans le filatures de coton et de laine et dans les manufactures de chaussures. Dans son histoire des Franco-Américains publiée en 1958, Robert Rumilly décrivait ainsi l'exode : "Dans toute la province, l'exode était quotidien. Des familles vendaient leurs meubles à l'encan, fermaient leurs maisons, et s'en allaient. Tous les dimanches, aux portes des églises, les crieurs publics annonçaient ces ventes : les partants réalisaient ainsi l'argent de leur voyage. Des voisins suivaient cet exemple, puis d'autres : c'était une contagion, comme une épidémie. Dans les paroisses, des rangs entiers se dégarnissaient ainsi, et toutes les maisons étaient closes, et toutes les terres étaient à louer, à vendre, ou simplement abandonnées. De petits centres se dépeuplaient. Les gares étaient pleines. À Saint-Jean, on vendait plusieurs centaines de billets par jour. À Richmond, gare de raccordement, des émigrants couchaient, la nuit, sur les banquettes de la salle d'attente. On désertait le pays de Québec comme si une malédiction l'eut frappé."


jeudi 21 janvier 2010

La modestie féminine

Lors de son mariage avec Elzéar Bourassa le 16 mai 1876 à Saint-Boniface, Odélie Gélinas a déclaré ne pas savoir signer. Or, elle savait signer, même qu'elle écrivait très bien. Je crois qu'elle l'a fait par modestie, pour ne pas porter ombrage à son mari qui était analphabète. Peut-être aussi par timidité. Elle n'avait que 17 ans.

L'acte de mariage nous apprend aussi que le père d'Elzéar était gravement malade ou invalide puisque c'est son fils aîné Joseph qui tient lieu de père au marié; le père d'Elzéar était alors âgé de 71 ans. De son côté, Odélie Gélinas était orpheline de père et c'est son beau-père Raphaël Lamy qui est son témoin.

On remarque sur la photo que les deux mariés portent des décorations ou médailles en forme de croix, ce qui pouvait signifier leur appartenance à un mouvement religieux, peut-être une ligue de tempérance.

Le jour du mariage, les parents d'Elzéar lui ont donné, devant le notaire Biron de Saint-Boniface, un montant de 400 $, ce qui était une somme assez importante à l'époque. Bien que ce ne soit pas spécifié dans le contrat, cette somme pouvait être une compensation financière pour les dépenses encourues par le jeune couple pour l'entretien des parents d'Elzéar.

Les mariés ont ensuite cohabité pendant une dizaine d'années avec des membres de la famille d'Elzéar. Au recensement du Canada effectué au printemps 1881, soit 5 ans après leur mariage, le recenseur a dénombré 6 personnes dans la maison qu'ils habitaient à Saint-Boniface :
  • Elzéar Bourassa âgé de 28 ans
  • Odélie Gélinas son épouse âgée de 21 ans
  • leurs filles Almida (3 ans) et Diana (3 mois)
  • la mère d'Elzéar, Émilie Grenier qui était alors veuve et âgée de 68 ans
  • Majorique Bourassa, le jeune frère d'Elzéar, célibataire et âgé de 24 ans.

Le père d’Elzéar, Joseph Bourassa, est décédé quelques années avant ce recensement; il est mort le 3 avril 1878, deux semaines après la naissance d’Almida, le premier bébé d’Odélie. La mère d’Elzéar, Émilie Grenier, a vécu encore plusieurs années; elle est décédée le 12 janvier 1888 à l’âge de 75 ans. Majorique, le frère d’Elzéar, a dû quitter la maison vers 1884, année de son mariage avec Marie-Ange Lambert de Saint-Léon.


L'acte de mariage

« Le seize mai mil huit cent soixante-seize, après la publication d’un ban de mariage, faite sans opposition quelconque, au prône de notre messe paroissiale, dispense des deux autres bans ayant été accordée le douze courant par Sa Grandeur Monseigneur Louis-François Laflèche, Évêque des Trois-Rivières, ne s’étant découvert aucun empêchement au dit mariage, et du consentement de la mère de l’épouse, nous, curé soussigné, avons reçu le mutuel consentement de mariage de Elzéar Bourassa cultivateur, fils majeur de Joseph Bourassa, cultivateur, et de Émilie Grenier, de cette paroisse, d’une part; et de Odélie Gélinas, fille mineure de feu Antoine Gélinas, cultivateur, et de Odile Descôteaux, aussi de cette paroisse, d’autre part; et leur avons donné la bénédiction nuptiale en présence du côté de l’époux, de Joseph Bourassa fils soussigné, et du côté de l’épouse de Raphael Lamy beau-père qui ainsi que les époux a déclaré ne savoir signer. »

mercredi 20 janvier 2010

Le Lac du fugitif

On trouve au Saguenay, dans la Zec de l'Anse-Saint-Jean, le Lac du Fugitif ainsi nommé parce que des jeunes gens qui fuyaient la conscription allaient s'y cacher pendant la première guerre mondiale (1914-18). Il est situé au sud du Lac du Volontaire et du Lac des Conscrits. Ça ne s'invente pas!

Une dévote

Odélie Gélinas (1858-1930) de Saint-Boniface près de Shawinigan, était une femme très pieuse. On raconte dans la famille qu’elle s’était destinée depuis l’enfance à entrer en religion mais que sa vocation avait été remise en cause quand Elzéar Bourassa, son futur époux, l’avait demandée en mariage. Ils se sont mariés le 16 mai 1876 à Saint-Boniface. Odélie avait alors dix-sept ans seulement. Ils ont eu quatorze enfants. La photo suivante montre Odélie Gélinas assise devant deux de ses filles religieuses : Almida, soeur de la Providence, et Maria, adoratrice du Précieux-Sang.




Sa ferveur religieuse s’était accrue après la naissance de ses enfants, à un point tel que ses proches s’en inquiétaient. Sa fille Angélina (1890-1979), qui était carmélite, écrivait en 1939 : « Durant les quelques vingt dernières années à ma connaissance, elle menait une vie vraiment religieuse, ayant ses heures de silence, de lecture pieuse d’oraison. Si elle en était empêchée le jour, elle faisait ses pieux exercices la nuit… Sous son habit de femme du monde elle portait un rude cilice. Et cela avec tant de discrétion qu’il fallait être très perspicace pour le découvrir… Un jour, effrayée de ses pénitences, j’allai m’en plaindre à Mr. Le Curé J.E. Héroux, il me répondit : Ma petite fille, nous ne pouvons pas nous opposer aux desseins du Bon Dieu. Ta mère n’est pas une femme ordinaire, c’est clair que c’est le Saint-Esprit qui la dirige. »

Odélie Gélinas s’exprimait mieux que des gens plus instruits. Sa fille Angélina y voyait la preuve qu’elle était habitée par le Saint-Esprit. Elle écrivait en 1939 : « Oui je comprend aujourd’hui que c’était véritablement le Saint-Esprit qui était son Guide et son Maître. Elle n’avait pas d’instruction et pourtant avec quelle facilité elle me parlait des choses spirituelles auxquelles je ne comprenais rien alors. Et maintenant, quelle humilité : que de fois elle m’a demandé en pleurant de prier pour elle disant qu’elle n’aimait pas le Bon Dieu, qu’elle était lâche à son service. »

J'ai de la difficulté à croire qu'elle n'avait aucune instruction. Son projet était d'entrer en religion; elle avait donc dû étudier dans un couvent avant de se marier à l'âge de 17 ans. Si c'est le cas, elle pouvait avoir fait l'équivalent d'un secondaire 4 ou 5 aujourd'hui. Quant à son talent, j'y verrais davantage l'effet d'une intelligence exceptionnelle que l'intervention du Saint-Esprit. Mais c'est une question de foi. Qu'on en juge par la lettre qu'elle écrivait en mai 1918 à son fils Antoni qui s'était réfugié chez les Pères Oblats de Marie-Immaculée pour échapper à la conscription :


"Mon bien cher enfant,

C’est ta mère cher Antoine qui franchit le seuil du Monastère pour baiser son fils chéri. Cher enfant c’est donc bien vrai que tu nous a quittés pour suivre ton Jésus. Tu avais entendu son appel au fond de ton cœur, mais un peu lent pour correspondre à ta sublime vocation. Voilà qu’aujourd’hui, temps bien sombre pour la jeunesse, de nombreux obstacles se présentaient sur ta route, et qui semblaient se multiplier davantage à mesure que grandissait ton désir d’être tout à Jésus et à Marie. Fauchée par cette terrible guerre, ta vocation était perdue!… Mais grâce à tes prières, à tes rosaires peut-être? La Sainte Vierge arriva à temps te chercher, pour t’abriter sous le mante de son divin Fils. Oh oui, nous voyons en tout cela l’ouvrage de Marie. « Quiconque l’aime ne peut périr ». Tu l’as beaucoup aimée, mais comme tu es bien récompensé! Ton départ imprévu a broyé mon cœur de mère! Mais au milieu de mes larmes, je ne puis que bénir le Ciel de t’avoir choisi pour « fidèle serviteur de Marie-Immaculée ». Tu as, cher enfant, choisi la meilleure part. Le sacrifice de la séparation est déchirant pour des parents, mais ces sacrifices que le bon Maître nous impose sont bien doux comparé à ceux de tant d’autres de nos jours. Le bon Dieu ne m’en voudra pas je l’espère, pour pleurer le départ de mon cher enfant. N’est-ce pas Lui qui a fait des ses mains divines le cœur d’une mère et qui l’a rempli de tant d’amour et de tant de tendresse? N’a-t-il point pleuré lui-même la perte d’un ami? Il est vrai que tu n’es perdu pour moi, mon cher enfant, et que, du fond de ton Monastère, ton amour pour ta mère ne fera que s’accroître. Que de choses n’obtiendras-tu pas pour ta mère et ton père de ce Cœur blessé d’amour et de l’Immaculée Marie. Dans mes ennuis, quand la tristesse envahit mon âme, j’accours me réfugier dans le Sacré-Cœur. C’est au pied de la croix que nous déposons tout; c’est là que nous trouvons la force, la consolation; c’est là aussi que nous te retrouvons cher enfant. C’est aussi là que nous reconnaissons, non les sacrifices, mais les grands bienfaits du bon Dieu, l’honneur qu’Il nous fait en choisissant six de nos enfants pour les enrôler dans l’armée des vierges, des privilégiés de son Cœur. Ah! Comment pouvons-nous remercier ce Dieu si bon si libéral! Jamais nous ne pourrons nous acquitter de cette dette de reconnaissance. Nous prions sans cesse pour ta persévérance. Remercions Dieu de ta vocation et demandons-lui la même faveur pour ton petit frère. Il nous faut deux Oblats à tout prix!…

Ah! Cher enfant, qu’il nous tarde de te contempler sous le Saint Habit! Comme ce sera long sans doute?… Nous te remercions beaucoup de ta petite missive, laquelle nous apporta tant de consolations. Tu es vraiment à l’entrée du Paradis avec de si bons R. Pères.

Maintenant nous sommes tout à fait dans l’impossibilité de t’expédier ta valise pour le moment, par la raison que tu serais mis à découvert. Tu comprends, envoyer ta valise au « Canadien Nord » hein?… Il nous faudra la descendre aux Trois-Rivières la nuit… et les semailles ne sont pas encore terminées; et aussi, même, c’est très dangereux de se faire arrêter. De nos braves gens ont été saisis en pleine nuit. Si c’était en d’autres temps tu l’aurai eue immédiatement. Fais encore ce petit sacrifice, dans quelques temps peut-être tu l’auras.

Tu ne saurais croire comme tout le monde est inquiet de toi et d’Anna-Marie qui partit le lundi suivant de ton départ. Tout le monde sont là : où sont-ils? que font-ils? quand reviendront-ils? etc. C’est à ne plus finir! Mais le secret est bien gardé va!… Ma santé est assez bonne, ainsi en est-il de toute notre petite famille. Marie-Ange demeure à la maison pour vaquer aux soins du ménage. Josaphat travaille avec son père. Au revoir donc mon cher enfant, veuille saluer respectueusement tes supérieurs pour nous. Unions de prières et de sacrifices.

Nous t’embrassons bien tendrement,Ta mère Dame E. Bourassa"

On imagine facilement l'influence que pouvait exercer une telle mère sur les vocations religieuses de ses enfants. Six d'entre eux sont entrés en religion : trois soeurs de la Providence, une carmélite, une adoratrice du Précieux-Sang et un frère Oblat de Marie-Immaculée.