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jeudi 26 juin 2014

Qui était l'épouse de Robert Sinclair ?

Le mariage


Les actes du registre de l'église anglicane de Trois-Rivières sont souvent laconiques, parfois même sibyllins : une date et des noms, pas de patronymes pour les femmes. Mais celui du mariage de Robert Sinclair et de Mary Loranger occupe toute une page. On sent que le célébrant a pris des précautions inhabituelles pour établir le consentement du côté de la fille mineure. Quelque chose clochait. Il avait devant lui un homme seul d'origine inconnue et une fille orpheline de mère et visiblement enceinte. Le père de la mariée était présent, mais incapable de signer l'acte pour attester de son consentement.

« In the twenty third of october one thousand eigth hundred and fifteen was married by banns Robert Sinclair of the parish of Machiche miller who is of age and has no parents in the country and Mary Loranger of the same parish Spinster who is not of age and has the consent of his father his only surviving parent who decared himself unable to sign his name as the said Mary. In the presence of Louis Loranger his father and Encas Vincens uncle by marriage of the said Mary who declared himself unable to sign his name. By me ... ». 

Au bas de l'acte, on trouve la formule « This marriage was solemnized between » à droite de laquelle Robert Sinclair a signé. Le révérend a pris la peine de répéter que la mariée, son père et son oncle par alliance ne savaient pas signer et apposé ses initiales à côté de chacun des trois noms.



Le premier enfant du couple Sinclair-Loranger, prénommé Guillaume, a reçu un baptême catholique à Yamachiche le 3 décembre 1815, six semaines après le mariage de ses parents. Sept autres enfants suivront.

Qui était Mary Loranger ?


On cherche ici une fille de moins de 21 ans de Yamachiche dont le père se nommait Louis Loranger et dont la mère était décédée. Marie-Louise Rivard-Loranger, fille de Louis tenancier et d'Antoinette (Toinette) Delisle correspond parfaitement à cette description. Fille naturelle, elle a été baptisée à Yamachiche le 21 mars 1795, trois mois avant le mariage de ses parents. La mère, comme la fille, était donc enceinte avant de se marier. 

Antoinette Delisle est décédée le 8 octobre 1797, probablement des suites de son deuxième accouchement ; un fils prénommé Louis-Laurent est né le 8 août précédent. Marie-Louise était donc orpheline de mère à son mariage en 1815. Son père s'est remarié avec Marguerite Vaillancourt le 4 novembre 1799 à Yamachiche. 

Marie-Louise Rivard-Loranger, alias Mary Loranger, a été inhumée le 23 avril 1877 à La Baie-du-Febvre, à l'âge 85 ans selon l'acte. Elle en avait en réalité 82. 

mercredi 25 juin 2014

Received into the Protestant Church

Ceux qui font des recherches sur les Loyalistes américains, réfugiés dans le Bas-Canada à compter de 1781, ont pu constater la difficulté de suivre les déplacements de ces familles d'une paroisse à l'autre et d'une confession chrétienne à l'autre.

J'ai retracé dans le registre de la Protestant Episcopal Congregation de Louiseville, dans le comté de Maskinongé, 30 cérémonies d'accueil de descendants de Loyalistes et d'autres anglophones qui avaient auparavant reçu un baptême catholique. Ces actes, datés du 21 décembre 1821 au 16 juillet 1823, portent tous la mention « received into the Protestant Church ».

Le révérend William, ministre de la Protestant Episcopal Congregation de Louiseville (appelons-la la PEC pour faire court), était un homme très consciencieux et son registre contient de succulents détails sur ses paroissiens.  J'ai déjà trouvé dans ce registre la sépulture de John Ross identifié par le révérend William comme vétéran de la bataille de Québec (voir Sépulture d'un vétéran de la bataille de Québec sur ce blog). Comble de précision, William nous donnait aussi son grade et le nom de son régiment. Seule lacune, les registres protestants ne mentionnent jamais le patronyme de la mère, identifiée seulement par son prénom. On trouve encore cet usage de nos jours dans les familles anglo-saxonnes.

Le registre protestant de Louiseville commence en 1821. Les baptêmes catholiques des personnes reçues dans la foi protestante ont eu lieu entre 1782 et 1823 à Saint-Joseph de Maskinongé ou à Saint-Antoine de la Rivière-du-Loup (Louiseville) pour la plupart. Parmi ces personnes, on compte 6 adultes et 24 enfants répartis dans 15 familles. J'ai ajouté entre parenthèses le patronyme de la mère qui n'est pas mentionné dans le registre. Voici donc les noms des parents des personnes « received into the Protestant Church » à Louiseville entre le 21 décembre 1821 et le 16 juillet 1823 : 
  1. Charles Armstrong et Mary (Marie Béland
  2. David Armstrong et Isabella (Dunn)
  3. Joseph Armstrong et Mary (Marie-Anne Brisset)
  4. Samuel Armstrong et Agatha (Agathe Brisset)
  5. Charles Dunn et Mary (Hebbard)
  6. Charles Dunn et Rebecca (Logie)
  7. William Dunn et Elizabeth (Armstrong)
  8. Robert Elliott et Elizabeth (Élisabeth Savoie)
  9. John England et Margaret (Turner)
  10. John Hebbard et Mary (Armstrong)
  11. Benjamin Page et Elizabeth (Hebbard)
  12. Robert Sinclair et Mary (Marie Rivard-Loranger)
  13. John Sullivan et Margaret (?)
  14. Dennis Sweeney et Mary (restés en Irlande)
  15. Robert Turner et Margaret (Dunn)

Un clan familial


Les patronymes des parents suggèrent des liens de parenté entre eux. Au moins 9 des 15 couples étaient apparentés aux Armstrong, aux Dunn, ou aux deux familles. Les « patriarches » de ce clan étaient les Loyalistes Charles Dunn, époux de Rebecca Loggie, et Jesse Armstrong, époux d'Alda Van Wormer et d'Hannah Crocker.

La fréquence inhabituelle de jumeaux parmi les personnes reçues est sans doute une conséquence de cette parenté. Parmi les 24 enfants, il y avait 3 couples de jumeaux, soit un taux de 25 %, alors que l'incidence des naissances gémellaires est normalement d'environ 2 %. Les parents de ces jumeaux étaient :
  • Robert Turner et Margaret (Dunn)
  • Joseph Armstrong et Mary (Brisset)
  • David Armstrong et Isabella (Dunn)
On trouve d'autres couples de jumeaux dans les familles Armstrong et Dunn.

D'une confession chrétienne à l'autre


L'analyse de ces actes (received into the Protestant Church) m'a permis d'en apprendre davantage sur leurs comportements en matière de pratique religieuse.

La PEC reconnaissait la validité du baptême catholique. Les actes recensés ne sont pas des baptêmes, mais plutôt des cérémonies d'accueil pour des gens qui ont déjà été baptisés. En comparaison, l'Église catholique était beaucoup plus rigide. Elle refusait de marier des couples baptisés dans des religions chrétiennes différentes et refusait aussi la sépulture aux chrétiens d'autres confessions.

Ces descendants de Loyalistes n'attachaient pas beaucoup d'importance à la dénomination de l'Église, pourvu qu'elle soit chrétienne. Ils pouvaient se marier à l'église anglicane de Trois-Rivières, faire baptiser leurs enfants à l'église catholique de Maskinongé et fréquenter ensuite l'église épiscopale de Louiseville. La proximité du lieu de culte et l'accueil qu'on leur faisait étaient semble-t-il plus importants que la confession. Après avoir fait baptiser leurs enfants dans la foi catholique, certains sont revenus à la foi protestante quand une église épiscopale s'est ouverte près de chez eux à Louiseville en 1821.

La consonance des prénoms


Certains des fidèles qui ont fréquenté la PEC étaient plus intégrés à la population canadienne-française qu'il n'y paraît.

Il faut se méfier de la consonance des prénoms. Des enfants ont reçu des prénoms français lors de leur baptême catholique, à Maskinongé ou ailleurs, et ensuite des prénoms anglais lors de leur entrée à la PEC. Quels étaient leurs véritables prénoms d'usage ?

Même remarque pour les conjointes. Marie Rivard-Loranger, Élisabeth Savoie, Marie Béland, Marie Brisset et Agatne Brisset étaient des Canadiennes-françaises dont les prénoms ont été anglicisés par le révérend William. Je crois que ces épouses francophones n'ont pas vraiment fréquenté la PEC, laissant y aller leurs maris protestants. Elles ont reçu une sépulture catholique.

William Hogg, un vétéran du 25th Foot Soldiers, qui a fréquenté la PEC à la fin de sa vie (1825) était connu dans son village de Saint-Léon-le-Grand sous l'identité de Guillaume Hogue. Lui aussi avait épousé une Canadienne-française, Marie-Louise Pépin, à l'église anglicane St.James de Trois-Rivières.