dimanche 8 mai 2011

Le jeu

Hector de Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l'espace. Montréal, Fides, 1972, p 33-34.

Le jeu selon Saint-Denys Garneau, un poème sur l'univers de l'enfant : «Ne me dérangez pas je suis profondément occupé» ... Pour l'enfant qui joue : «C'est facile d'avoir un grand arbre et de mettre au-dessous une montagne pour qu'il soit en haut».

Sur le boulevard Saint-Maurice, 1957

Le jeu

Ne me dérangez pas je suis profondément occupé
Un enfant est en train de bâtir un village
C'est une ville, un comté
Et qui sait
           Tantôt l'univers.
Il joue
Ces cubes de bois sont des maisons qu'il déplace
           et des châteaux
Cette planche fait signe d'un toit qui penche
           ça n'est pas mal à voir
Ce n'est pas peu de savoir où va tourner la route
           de cartes
Ce pourrait changer complètement
           le cours de la rivière
À cause du pont qui fait un si beau mirage
           dans l'eau du tapis
C'est facile d'avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessous une montagne pour
           qu'il soit en haut.
Joie de jouer! paradis des libertés!
Et surtout n'allez pas mettre un pied
           dans la chambre
On ne sait jamais ce qui peut être dans ce coin
Et si vous n'allez pas écraser la plus chère
           des fleurs invisibles
Voilà ma boîte à jouets
Pleine de mots pour faire de merveilleux
enlacements
Les allier séparer marier
Déroulements tantôt de danse
Et tout à l'heure le clair éclat du rire
Qu'on croyait perdu
Une tendre chiquenaude
Et l'étoile
Qui se balançait sans prendre garde
Au bout d'un fil trop ténu de lumière
Tombe dans l'eau et fait des ronds.
De l'amour de la tendresse qui donc oserait en douter
Mais pas deux sous de respect pour l'ordre établi
Et la politesse et cette chère discipline
Une légèreté et des manières à scandaliser les
grandes personnes
Il vous arrange les mots comme si c'étaient de
           simples chansons
Et dans ses yeux on peut lire son espiègle plaisir
À voir que sous les mots il déplace toutes choses
Et qu'il en agit avec les montagnes
Comme s'il les possédait en propre.
Il met la chambre à l'envers et vraiment l'on
           ne s'y reconnaît plus
Comme si c'était un plaisir de berner les gens.
Et pourtant dans son oeil gauche quand le droit rit
Une gravité de l'autre monde s'attache à la feuille
           d'un arbre
Comme si cela pouvait avoir une grande importance
Avait autant de poids dans sa balance
Que la guerre d'éthiopie
Dans celle de l'Angleterre.

Voir aussi sur ce blog Cage d'oiseau.

3 commentaires:

Adrienne a dit…

Magnifique ce poème,j'y reconnais tous les enfants que je fréquente ainsi que tous les adultes qui on le bonheur d'avoir gardé cette façon de voir la vie.

Stéphane Labbe a dit…

Oui, magnifique. Votre Saint-Denys Garneau est sans doute l'un des plus grand poète de langue française du XXe siècle. Et "le jeu"
quelque chose de vraiment authentique.

Le Flâneur a dit…

J'ai découvert «Regards et jeux dans l'espace» à l'adolescence. Je me souviens qu'à l'époque «Cage d'oiseau» m'avait beaucoup impressionné. Je crois en effet que Saint-Denys Garneau est un très grand poète, peut-être le meilleur que le Québec ait produit avec Desrochers, que j'ai découvert sur votre blog, et devant Nelligan.